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Le Tango, à l'origine, se dansait-il entre hommes ?

Sujet à polémique, source de revendications de groupes minoritaires, goût du sensationnel, ou vérité historique, le sujet fait très souvent débat.

Quelques éclaircissements, témoignages et récits permettront d'émettre plusieurs hypothèses, et de se faire une opinion plus précise sur la, ou les différentes réponses possibles à cette question.

 

 

Une longue Tradition / Les "Passeurs de Culture  /  Les Bouges du Port  /  En Argentine un peu plus tard / Témoignages / Conclusion

 

 

Une longue tradition

 

La danse entre-hommes, est une longue tradition dans l'histoire de nos civilisations. Deux groupes sociaux en ont été les principaux foyers : l'Armée et la Marine. Les motivations furent les plus diverses, mais toujours sous-tendues par le rôle que devaient tenir les hommes dans la société civile, le plus souvent hors de leur groupe principal.

 

A Sparte, déjà, diverses danses  guerrières, mais aussi religieuses faisaient partie de l'éducation du soldat. Leur objectif était la mise en valeur de l'armée dans le cadre des fêtes civiles, où le rôle et l'habileté des militaires étaient ainsi mis en valeur.

 

A la cour de France, il est important de bien savoir danser. Les nobles apprennent cet art au même titre que l'escrime ou l'équitation. Dans les académies militaires, pour pouvoir tenir leur rang dans les soirées et festivités, les soldats reçoivent une formation en danse de la part de prévôts et maîtres de danse brevetés. Bien évidemment les soldats apprennent et s'entrainent entre eux. Dans ce cas cette pratique s'entend bien comme une préparation, et non comme une fin en soi.

 

Pour la danse de couple, plus spécifiquement, des iconographies nous montrent des grognards de Napoléon dansant au coin d'un bivouac pendant la campagne de Russie. Il s'agissait là plutôt d'un succédané, plutôt que d'une pratique courante.

 

Dans la Marine, on retrouve la même démarche chez les militaires, mais par contre, au commerce et à la pêche hauturière, la durée des traversées et des campagnes de mer fait se développer en parallèle, des danses sociales uniquement destinées à l'usage des marins, et qui se dansent donc uniquement par des hommes : le branle à six de la marine, la Polka des matelots, etc ...

 

Il y a donc deux approches : une préparation à l'exercice civil avec des femmes, et la danse pratiquée strictement entre hommes.

 

 

Scène de Tango dans le film "Soldier of Orange"  -  Paul Verhoeven  19777

 

La tradition d'une danse militaire va évoluer sous le nom de danse de caractère, et à partir de 1870, après la démobilisation, les instructeurs revenus à la vie civile, vont enseigner ce qui deviendra dans plusieurs régions, en particulier en Provence, les danses folkloriques, d'essence principalement populaire.

 

En Angleterre, les Boys-scouts de Baden-Powel, incluaient la danse parmi leurs activités éducatives. Là encore point de femmes.

 

Sur la photographie de la carte postale ci-dessous, datant de 1902, date proche de celle de la naissance du Tango, on peut voire les cadets militaires du Prytanée de la Flèche (près du Mans), futurs officiers, s'entrainer à la danse, avant d'aller briller dans les salons. La discipline étaient également considérée comme un excellent exercice physique, ce qui combinait les avantages.

 

 

Collection D. LESCARRET

 

 

Notons l'Abrazo des danseurs, le déboité, et le contact par le côté fermé ...

 

 

Enfin certaines cultures possédaient des traditions de danse entre-hommes,

essentiellement pratiquée pendant les fêtes et les mariages

les Albanais et Italo-Albanais notamment.

 

 

 

 

 

Les "Passeurs de Culture"

 

Toute l'histoire de l'Argentine a été marquée par l'importance de l'armée. Celle des autres pays, d'abord, avec des soldats de toutes nationalités, Espagnols, Anglais à partir de 1806, Argentins ensuite. Le Pays s'est construit à travers différentes guerres civiles ou extérieures, et a passé de nombreuses années sous dictature militaire. Le soldat est un citoyen de référence. Que la coutume de s'entrainer à la danse perdure dans cette partie de la société, ne signifie pas forcément que c'est là que se situe l'origine de la danse entre hommes dans le Tango. Mais assurément, que les symboles de la virilité aient pu avoir cette démarche, dédouanaient les autres citoyens quant à la "moralité" de la pratique de l'entrainement entre hommes.

 

Les marins, premiers clients des bouges de toutes sortes où est né le Tango, étaient de véritables porteurs de cultures, coutumes et produits exotiques. La longueur des voyages qui permettaient les échanges culturels, la durée des escales (un mois et plus), le transport, même sur les cargos, de passagers de toutes sortes, faisait de ces hommes les liens incontournables entre les civilisations. Ils tiendront ce rôle jusqu'au milieu du XXe siècle. Les émigrants, peu fortunés, logeaient de façon précaire dans les entreponts, où, pour se distraire pendant le voyage, ils chantaient et dansaient. Les marins se mêlaient à eux, et échangeaient musiques, pas de danse, recettes de de cuisine, et autres coutumes.

 

Sur les deux photos verticales, et à droite sur la photo centrale, Jean Lescarret, père de l'auteur et marin pendant plus de trente ans sur toutes les mers du monde, lui raconta ces échanges et ces fêtes à bord avec les émigrants, fêtes qui ont perduré jusque dans les années cinquante. Il transmit également de nombreux témoignages recueillis lors de son premier voyage à Buenos Aires, et pendant toute sa carrière, auprès des plus anciens, qui avaient navigué entre les deux guerres.

 

 

    

 

Plus antérieurement, et chez les matelots, remontant à des traditions rurales adaptées du temps de la Marine à voile, notons la "Ronde à trois pas" ou "Ronde matelote" (trois pas d'un côté, un assemblé, trois pas de l'autre, un assemblé, les danseurs de Salsa Colombienne, y reconnaitront peut-être quelque chose), et la "Ridée" pratiquée sur les longs courriers, danses qui ont laissé des traces jusqu'au Chili. Les Marins militaires conserveront, eux aussi, longtemps la danse entre hommes comme tradition..

 

 

Scènes de la vie à bord    Collection D. LESCARRET

De même, il arrivait que les ouvriers des chantiers navals, ou d'autres industries, égayent leur pose, ou l'occupation des chantiers pendant une grève, de quelques pas de danse, en attendant de pouvoir pratiquer dans les lieux appropriés fleurissant à proximité des ports. Regardons ces deux photos :

Des danseurs de Tango au son d'un Bandonéon, quelque part en Argentine ?

Non : des danseurs probablement de Valse et de Polka, à Bordeaux, au son d'un accordéon, lors d'une grève des ouvriers des chantiers navals !

Même situation en Argentine, la photo aurait été prise en Janvier 1912, et l'inscription figurant au dos en précise les circonstances : un "pic-nic" au bord du Rio lors d'une grève des ouvriers des industries ferroviaires (Archivo General de la Nación, Argentina)

Le phénomène est universel, et n'a donc rien de spécifique au Tango.

 

 

Militaires et marins avaient en commun de dépenser toute leur solde dans des endroits peu recommandables, hauts lieux de plaisirs interdits et de femmes légères. Que dans ces endroits ils aient de temps en temps dansé entre eux est tout à fait possible, plus probablement pour montrer quelque pas nouveaux ou importés, que par plaisir, la présence des femmes étaient généralement abondante dans ces lieux sordides où pourtant l'argent pouvaient couler à flot (un marin pouvait dépenser quatre mois de solde en une seule soirée, voire, au bout d'un an, se retrouver en solde négative et devoir continuer à naviguer pour rembourser  !).

 

A noter que les trois danses les plus pratiquées par ces deux groupes sociaux, étaient la Valse, la Mazurka et la Polka, danses également les plus pratiquées en Argentine avant l'arrivée de la Milonga et du Tango. Les influences sur le rythme du Tango furent déterminantes : voir la rubrique "Rythme Tango" sur le site de "Marseille Tango".

 

Enfin, on raconte que les marins, éternels passeurs de culture,  de la frégate Sarmiento auraient amené en France les premières partitions de Tango, même si son arrivée à Marseille relève de la pure légende, la frégate Sarmiento n'ayant touché Marseille pour la première fois qu'en 1924 (voir les pages consacrée à ce sujet) ; de même on attribue à un marin Allemand, l'arrivée du Bandonéon en Argentine.

 

 

Les Bouges du port

 

Un autre phénomène impliquait également chez les marins, le besoin de s'entraîner entre eux : "avoir la femme au béguin".

 

L'auteur de ces lignes, pour son premier voyage vers l'Amérique du Sud en 1972, découvrit cette pratique qui avait perduré jusque là. A bord du "Cleveland" de la Compagnie Générale Transatlantique, avait lieu un étrange rituel du côté de l'office du maître d'hôtel. Des habitués de la ligne, me montrèrent quelques pas de ce qui se dansait alors dans les "Campos", immenses lieux de prostitution, où alternaient des sortes de biguines et merengues, plus ou moins orthodoxes, mais incontournables à danser, pour "faire connaissance". On m'expliqua que les filles, si elles se trouvaient avec un danseur particulièrement doué, en tiraient plaisir et gloire auprès des consœurs, dans la mesure où dans ces lieux c'était généralement la prostituée qui choisissait son client ...! Ou l'amour n'était plus tarifé, ou il s'accompagnait alors de menus services, invitation à manger par la fille chez ses parents (le métier était honorable), soirée guitare, lavage de linge, et autres menues attentions qui rendaient le séjour plus agréable et plus humain. En échange, le "client" adoptait une attitude courtoise, l'invitait à déjeuner, et souvent des échanges de lettres perduraient d'une année à l'autre, et des rencontres essentiellement amicales, voire sentimentales s'organisaient (Certains marins se sont mariés ainsi sur place, abandonnant leur navire).

Mais surtout, à la moindre occasion ... on dansait.

 

Quelques décennies plus tôt, et si l'on en croit, Albert Londres dans les Chemins de Buenos Aires, l'essentiel des "petites Françaises", travaillant aussi bien dans les lieux de prostitutions, que dans les cabarets mondains, étaient des "balleuses", draguées dans les soirées de Montmartre ou autres lieux dansant de Paris. Un bon danseur étaient surement pour elles, un peu de plaisir et de bonheur, ... dans leur malheur. Pour l'homme, avoir une fille "au béguin", le faisait passer du rang de simple client, un peu misérable, pour quelqu'un de respecté dans le lieu, y compris par le patron.

 

 

Prostituées rue Bouterie à Marseille                                          Prostituées à Buenos Aires

 

 

Prostituées à Buenos Aires dansant avec des clients

 

S'entrainer entre hommes, avant d'aller voir les prostituées a surement été une pratique courante chez les marins, dans la mesure où elle survécut au fil du temps. Il est évident que les historiens sont un peu dépourvus en ce qui concerne cette façon de vivre, les témoignages écrits sont quasi inexistants, et les matelots n'ont jamais rédigé leur histoire. C'est un monde à part, totalement inconnu parfaitement décrit par la maxime célèbre :

" Il y a trois catégories d'hommes : les vivants, les morts et les marins ".

 

 

En Argentine un peu plus tard

 

Tous les historiens sérieux s'accordent à dire que c'est dans les lieux de prostitution  qu'est né le Tango. Bien sur ce n'est guère glorieux d'admettre que la musique et la danse qui symbolisent un état et une culture, aient de telles origines. Il en fut pourtant de même, aux Etats-Unis, avec le Jazz. Développer des théories moins "viles", et plus autochtones, est une chose tentante pour tout nationaliste se mêlant d'histoire. Mais les faits sont là, le melting pot créé par les militaires du rang, les matelots, les prostituées, les mauvais garçons et les travailleurs des abattoirs, tous plus ou moins parias vis-à-vis de la bonne société, allait donner naissance au Tango. Plus tard, admis par la société Portègne, il se répandit dans les bals. Dans ces deux types de lieux, et à travers les époques, la virilité était une valeur particulièrement reconnue. Tout soupçon d'homosexualité aurait entrainé l'exclusion de l'individu, voir pire. Que deux hommes puissent s'enlacer dans un lieu public, sans provoquer de réaction hostile parait fortement peu probable, hors d'un contexte bien particulier, et d'un but honorable. Qu'en est-il alors des documents qui nous sont parvenus, montrant des danseurs pratiquant entre hommes ?

 

 

 

 

D'abord il s'agit essentiellement de photos posées, et en nombre très restreint. La principale série fut publiée par la revue Caras y Caretas, le 7 février 1903, les autres sont plus tardives. Une pratique coutumière aurait probablement laissé plus de trace. Ensuite, avant l'arrivée du tango en France, en 1906, et son retour plus policé en argentine (voir l'histoire de la danse), la pratique des Quebradas, trémoussements langoureux à forte connotation érotique et considérés comme caractéristiques de cette nouvelle danse, rendait totalement improbable une pratique usuelle entre hommes dans une société machiste et où la pression de la religion était très forte dans les milieux d'origine Italienne et Espagnole. D'ailleurs la police pourchassait tout ce qui pouvait ressembler à deux hommes enlacés.

 

 

   

 

Quels phénomènes peuvent alors expliquer cette pratique.

 

D'abord, l'absence de femmes parmi les immigrés fraichement arrivés, et la quasi obligation de fréquenter les lieux de prostitution. Comme nous l'avons dit plus haut, y briller dans la danse, permettait des rapports moins mercantiles et plus agréables, avec les femmes qui y travaillaient. Ceci impliquait une préparation, un entrainement. En outre, dans ces lieux, et la tradition perdure aujourd'hui, le client un peu fauché pouvait simplement ... danser. Moyennant le fait de laisser un peu d'argent au bar, il pouvait, à défaut de mieux, avoir une femme quelques instants dans les bras.

 

Il faut toutefois tempérer le phénomène "absence de femmes" si souvent repris pour argumenter et prétendre que les hommes dansaient entre eux. Les recensements de la ville de Buenos Aires donnent es pourcentages respectifs variant de 44/56 à 48/52. Ces chiffres cités dans l'ouvrage de Alicia Chust " Tango, orfeones y rondallas " ne tiennent probablement pas compte des femmes indiennes, voire de certaines femmes noires, nombreuses et probablement pas toutes recensées.

 

 

Un peu plus tard, quand le Tango se déplaça vers les populations ouvrières et les Conventillos, cette même absence de femmes disponibles pour s'entraîner, posera des problèmes pour l'apprentissage des hommes et leur entrainement. Dans les bals, seuls les bons danseurs arriveront à séduire les belles, par ailleurs, très surveillées par leur famille.

 

 

El tío de la novia, que se ha creído
obligado a fijarse si el baile toma
buen carácter, afirma, medio ofendido,
que no se admite cortes, ni aún en broma.

 

Que la modestia a un lado, no se la pega
ninguno de estos vivos... seguramente.
La casa será pobre, nadie lo niega:
todo lo que se quiera, pero decente.

L'oncle de la fiancée, qui s'est cru

obligé de définir si la danse prenait

bonne tournure, affirma, à moitié offensé,

qu'il ne serait admis de "corte", ni même de plaisanterie.

 

Que la modestie soit, qu'aucun vivant

ne se colle à elle ... assurément

La maison sera pauvre, personne ne le niera

tout ce que l'on voudra, mais avec décence.

"El Casamiento"   EVARISTO CARRIEGO

Il fallait donc pouvoir s'entrainer, en l'absence de femmes, et en absence de lieu dévolu à cette activité !

Restaient les bars et la rue.

 

 

En la calle, la buena gente derrocha

sus guarangos decires más lisonjeros,

porque al compás de un tango, que es “La Morocha”,

lucen ágiles cortes dos orilleros

Dans la rue les badauds ne cessent de lancer
Leurs grossiers quolibets les plus flatteurs
Car au rythme d’un tango, "La Morocha",
Deux marlous exécutent d’étonnantes figures.

 

"El Alma del Suburbio"   EVARISTO CARRIEGO

 

 

 

Témoignages

 

L'acceptation par les pairs : quant on arriva à l'époque des Milongas, il fallait d'abord savoir (bien) danser pour y être admis. Ecoutons quelques témoignages.

 

Hector Mayoral, un des danseurs les plus célèbre de l'histoire du Tango racontait : " Practicábamos entre nosotros, entre hombres, para después lucirnos en la Milonga "  Nous pratiquions entre nous, entre hommes, pour ensuite briller à la Milonga.

 

Rodolfo Cieri, qui fit ses premières exhibitions dés l'âge de sept ans, me disait que dans sa jeunesse, les mauvais danseurs n'étaient pas acceptés dans les Milongas, et que s'ils parvenaient à y entrer, ils ne dansaient pas, les femmes n'acceptant pas leurs invitations. Il fallait être "bon". Comment s'entraîner ? Les jeunes femmes étaient très tenues et surveillées, et ne pouvaient sortir de leur maison qu'accompagnées de leur mère, tante ou autre membre de la famille. Pas question donc de s'entraîner avec elles. Ne restaient que les copains.

 

Dans le documentaire "Maestros Milongueros" de Bebe Hakim, Margarita nous explique que si on pouvait prêter aux hommes un local pour s'entraîner, cette pratique ne pouvait s'appliquer aux femmes que l'on aurait qualifié de "légères".

 

Gavito, lui, nous explique, dans le même documentaire,  que les "grands", les quatorze, quinze ans, l'appelait : "Viens le môme !" et le faisait venir, pour qu'il serve de "cavalière", sur le trottoir, entre les clubs "Gymnasia" et "Unidos de Sarandi". Gavito apprit ainsi le rôle de la femme, bien des années avant d'apprendre celui de l'homme, aidant les plus âgés à s'entrainer et inventer des pas, pour que leur savoir en danse leur permette d'accéder au monde des hommes.

 

Horacio Ferrer, dans le compendium de son ouvrage magistral "El libro del Tango", affirme : " Certains chroniqueurs affirment qu'au début, le Tango était dansé entre hommes, s'appuyant sur le fait qu'il a toujours été dansé par des couples d'hommes, cela se fait encore aujourd'hui. En fait, c'était dans tous les cas un entraînement pour danser après avec les femmes."

 

Une anectote avant de conclure ...

 

1914-1918 : la guerre fait rage. La vide mondaine est descendue de Paris vers Nice, mais Deauville accueille encore quelques irréductibles. C'est également le lieu de repos des troupes Anglaises et Ecossaises. Lisons ce témoignage étonnant, tiré de "L'époque Tango tome 2, le Bonnet Rose, La vie mondaine pendant la guerre - Georges-Michel Michel - 1920  :

 

"On danse pourtant le tango à Deauville. Mais il faut se lever à cinq heures du matin pour voir cela, en plein air, en plein jour, sur la plage. A cette heure matinale, tout le camp anglais, qui vit sur la colline, descend en costumes de higllanciers sur le sable et prend son quotidien bain de mer. La plupart sont des convalescents. Et pour « la réaction », au lieu de boire l’apéritif, ils dansent, entre eux. Et ils dansent quoi? horror ingens [comble de l’horreur] : le tango, le subversif tango joué par le bag-piper de la compagnie. Ah ! sur cette plage normande, dans le petit matin, cet air argentin beuglé par un instrument d'Ecosse, devant cinquante couples masculins en peignoirs, ou une serviette jetée sur les épaules... Un pas en avant, deux pas en arrière... C'est le tango, tango de guerre, tango triste, malgré les jeunes figures rieuses de toutes leurs longues dents britanniques !..."

 

 

Un Tango dans le camp militaire de Beverloo en Belgique

Collection Dominique LESCARRET

 

 

 

Interprétations hâtives et groupes de pression

 

La mode de l'homosexualité, principalement féminine, dans la France de la belle époque et sa présence importante dans le Tango à Paris, ainsi que la pression revendicative actuelle des minorités sexuelles, d'une part,  et d'autre part, la pudibonderie d'une bonne société répugnant à reconnaître une pratique qui lui serait choquante, ont enflammé les débats, les historiens de chaque bord soutenant la thèse confortant leur opinion, établie en fonction de leur appartenance sociale, ou de leurs options politiques.

C'est cette forme de préjugé qui fait qu'un document historique va être interprété en fonction de ce que l'on veut lui faire dire, ou, à tout le moins, suivant une seule des hypothèses parmi les multiples possibles.

 

D'autres ont pensé que l'interdiction faite le 2 Mars 1916, par le Maire de Buenos Aires, de pratiquer la danse entre hommes, était la preuve irréfutable que cette pratique était usuelle. Là encore nous sommes dans le domaine de l'interprétation : on peut très bien imaginer que des groupes d'hommes en train de s'entraîner ou de se montrer des figures, et barrant les trottoirs devant certains établissement (voire le témoignage de Gavito), aient pu choquer ou simplement gêner les passants, d'autant qu'à cette époque il fallait donner une bonne image du Tango, qui de retour de Paris, séduisait la haute bourgeoisie. On peut également imaginer que la chasse aux homosexuels et à tout ce qui pouvait évoquer ces hommes, avait été radicalisée en cette période troublée. Nul ne peut déduire d'un simple élément, les caractéristiques de toute une pratique sociale. Malheureusement, sur ce sujet, les témoignages manquent, et il y a peu de chance d'en recueillir de nouveaux, crédibles de surcroit.

 

 

 

 

Hypothèse de Conclusion

 

Deux points principaux :

 

Alors que la liberté sexuelle en général (hors des circuits "autorisés" pour les célibataires : la prostitution), et l'homosexualité étaient durement réprimés, la notion de danse d' "entrainement", dans des milieux virils de surcroît, faisait probablement partie du paysage social admis de l'Argentine à la fin du 18e et au début du 19e siècle. Cette pratique était commune à toutes les danses et sur tous les continents et mers du monde.

 

Le désir de briller devant les femmes, et d'être admis dans certains milieux où la place de la danse était prépondérante, étaient des motivations suffisantes pour que les hommes entre eux, se préparent, apprennent, inventent des figures, d'autant que les femmes "honnêtes", enfermées à la maison ne pouvaient les aider dans cette recherche et apprentissage. En Argentine, le manque de femmes, lié à une immigration majoritairement masculine, à exacerbé ce phénomène.(Même si la notion de manque de femme ne prenait souvent pas en compte les nombreuses noires affranchies et indiennes vivant à Buenos Aires, ce qui relativiserait le déséquilibre hommes/femmes).

 

L'histoire n'étant pas un science exacte, mais simplement la recherche d'éléments rendant une thèse des plus plausibles, on peut conclure de cette rapide approche, que le Tango s'est effectivement dansé entre hommes, mais probablement uniquement à titre d'entrainement, et non pas comme pratique courante à sa naissance. Ceci est plus prosaïque  que la légende qui fait parler dans les salons, mais beaucoup plus probable au vu du contexte, et des mœurs et pratiques de l'époque. Il peut exister cependant d'autres hypothèses plausibles, mais les éléments pouvant les conforter font encore actuellement défaut.

 

Nous laisserons la responsabilité d'une conclusion plus catégorique à Ignacio Gutierrez Zalvidar, qui, dans son ouvrage Tango, déclaré d'Intérêt Culturel par le Secrétariat à la Culture d'Argentine et par "El Concejo Deliberante de la Ciudad de Buenos Aires" déclare :

 

" El tango nunca se bailo entre hombres, pero era comun que los hombres practicaran entre ellos, para lucirse despues, bailando con las mujeres"

 

Le Tango ne s'est jamais dansé entre hommes, mais il était courant que les hommes pratiquent entre eux, pour briller ensuite, en dansant avec les femmes

 

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Copyright 2009   Dominique LESCARRET

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et les femmes entre elles ... après le passage du Tango à Paris, elles font comme les hommes ...

 

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