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Sem : de son vrai nom Georges Goursat, 1863 - 1934

Journaliste, chroniqueur, dessinateur de talent, caricaturiste, écrivain, il publie de nombreux ouvrages, avant et après la grande guerre et collabore à tous les grands journaux de son époque : l'Illustration, Le Figaro, le Journal, Le Gaulois, etc... Ses témoignages sur la vie de ses contemporains sont à la fois des satires pleines de talent, mais aussi de vrais descriptions de la vie de son époque.      http://www.sem-caricaturiste.info/

Nous livrons ici, des extraits de deux de ses œuvres concernant directement le tango : Tangoville et Les possédées, article issu de son ouvrage "Ronde de nuit", ainsi que le témoignage de Jules Huret, sans doute inspirateur d'une partie de ses textes

Tangoville       

L'illustration du 16 Aout 1913, annonçait la parution d'un nouvel ouvrage de Sem, intitulé "Tangoville", en ces termes :

" Par son nom même, bref, sonore, de tournure un peu exotique, mais se prêtant à former des "composés" bien français, le tango était prédestiné à entrer dans nos mœurs. C'est là un signe certain de son triomphe : en même temps qu'il s'est installé en maître dans tous les salons bien dansants, il a conquis notre langue qui lui a tout aussitôt ouvert les trésors de sa grammaire.

" Voulez-vous tanguer ? " interrogeait-on ? le plus naturellement du monde dans les bals de l'hiver et du printemps derniers. Des chroniqueurs, qui sont les moralistes de notre siècle, ont dénoncé les méfaits de la " tangomanie ", affection maligne, contagieuse, assurent-ils, et capable de faire tourner la tête aux plus sensés. Et voilà qu'un dessinateur, toujours prompt à saisir les travers de nos contemporains, Sem, dont on aura reconnu, au premier coup d'œil jeté sur ces pages, le libre et plaisant crayon, nous présente, avec un album de dessins, prêt à paraitre, un nouveau mot, qui est encore un hommage à la danse du jour

" Tangoville "

Tangoville, entendez bien que ce n'est pas exclusivement cette capitale consacrée de l'élégance et du bon ton, cette résidence d'été de la mode, qui, comme on sait, se fixe traditionnellement, au mois d'août, sur la côte normande. L'année passée, à semblable époque, quelques croquis de Sem, choisis pour L'Illustration dans un précédent recueil, nous avaient apporté l'écho de la rivalité qui, plus profonde que les faibles eaux de la Touque, séparait les deux plages voisines, Trouville et Deauville. Les sœurs ennemies vivent-elles maintenant en paix, l'une et l'autre heureuse et prospère?

Mais Tangoville ne se trouve pas que sur les rivages fortunés de la Manche. Elle est, cet été, à la mer, comme aux champs, comme à la montagne. Partout où les Parisiens se sont installés, aux quatre coins de la France, ils ont amené avec eux le germe de cette maladie dansante qui nous vient, dit-on, d'Argentine. Le vertige s'est emparé des villes d'eaux, il a saisi les stations balnéaires. «Every body is doing it now», dit le refrain d'une chanson anglaise qui fait fureur en ce moment de l'autre côté du détroit, et de celui-ci, et qui connaît la vogue de notre Petite Tonkinoise ou de notre Mattchiche. Il faut traduire, un peu librement :

« Tout le monde aujourd'hui danse le tango. »

C'est toute une suite de divertissantes variations sur ce thème que nous donne Sem en son nouvel album, dont quelques dessins sont reproduits ici, avant son apparition. Avec une verve espiègle, une bonne humeur qui ne trahit nulle désobligeante malice, il a mis la «tangomanie» en images. Et l'on retrouve, en feuilletant les planches, pittoresquement coloriées, de ce recueil, les silhouettes familières de nos plus notoires contemporains, «pris» de tango, selon la fantaisie de l'ingénieux dessinateur, qui, s'il traite parfois un peu irrévérencieusement ses sujets, fait toujours sourire.

Les images suivantes (en N et B), sont tirées de L'illustration du 16 Aout 1913. On reconnait dans l'ordre descendant et de gauche à droite : le statuaire Rodin "et sa dernière œuvre" / Le peintre François  Flameng et son modèle, Mlle Forzanne / M. Gabriele d'Annunzio et l'interprète de la "Pisanelle", Mlle Ida de Rubinstein / La femme de Giovanni Boldini et son peintre /  Le Dr Henri de Rottschild, auteur de Crésus, et son interprète, Mlle Dorziat.

 

 

 

 

Collection D. Lescarret

Les dessins suivants sont tirées de l'ouvrage lui-même " Tangoville " : cliquez sur les imagettes pour les agrandir

 

 

Les Possédées        Article écrit en 1912, republié en 1923 dans le recueil " La Ronde de Nuit " Athème Fayard & Co Editeurs / Paris et illustré par l'auteur (collection D.Lescarret)

Depuis quelques temps, tous les soirs, vers cinq heures, on peut voir, dans une des grandes avenues de l'Etoile, devant un immeuble de belle apparence, se produire un mouvement insolite, qui contraste singulièrement avec le calme de la façade muette, aux fenêtres éteintes. Sans discontinuer, d'impeccables automobiles déposent des femmes et des gentlemen du dernier chic qui, vivement, pénètrent dans la maison. Ces entrées furtives ont je ne sais quoi de suspect, de clandestin, qui intrigue. Les femmes surtout étonnent par leur hâte fébrile. La voiture encore glissante au ras du trottoir, elles en jaillissent, les portières battantes, et trébuchant dans leur robe étroite et sur leur haut talons, elles se précipitent vers le porche. En habituées, sans un mot, elles passent devant la loge et gagnent la cour. Tout y est sombre ; seules, au fond, les fenêtres d'un rez-de-chaussée, inquiétant, on a la conscience d'être un intrus, un indésirable, un réprouvé, et on a envie de s'évader de ce cénacle inclassable, qui tient à la fois de la fumerie d'opium, de la maison de santé ou... d'autre chose...

Mais bientôt cette première impression se modifie, se transforme. A mieux observer ces étranges danseurs, leur air sérieux et absorbé, leur frénésie contenue, bridée par le rythme mesuré, la sobriété minutieuse, calculée, de leurs mouvements scrupuleusement respectueux du rythme, souples, mais d'une précision pour ainsi dire liturgique ; à voir leur expression ardente de conviction et de foi, on en arrive à comprendre qu'ils accomplissent là une sorte de rite sacré. les femmes sont en proie à une exaltation mystique, les regards en dedans, penchent des visages extasiés, les yeux clos sur un rêve intérieur, graves et recueillies comme des communiantes à la sainte table... tournante. Il se dégage de toutes leurs attitudes, même les plus sensuelles, quelque chose de supérieurement chaste, de noble, de religieux. J'ai retrouvé là exactement le même trouble indéfinissable ressenti jadis quand, pour la première fois, je vis les derviches tourneurs, dans une mosquée de Brousse(1), et il m'apparut que j'assistais, en plein Paris, à l'office d'une secte, que j'avais pénétré dans un sanctuaire, une des mille chapelles de ce culte nouveau qui passionne la ville et fait tourner les têtes, les âmes et les corps.

Vous l'avez deviné, le Tango !...

... Vous avez pénétré avec moi, il y a quelques jours, dans une des chapelles secrètes de ce rite nouveau, et constaté le côté extatique et religieux qui fait de ces réunions comme des sortes de vêpres païennes une résurrection des antiques mystères d'Eleusis(2).

Depuis cette névrose a fait de terribles progrès. Par une marche foudroyante, elle s'est répandue sur tout Paris, a envahi les salons, les théâtres, les bars, les cabarets de nuit, les grands hôtels et les guinguettes. Il y a les thés-tango, des expositions-tangos, des tangos-conférences. La moitié de Paris se frotte à l'autre. La ville entière est entrée en branle : elle a le tango dans la peau. on a dédié au tango d'immenses cathédrales où un peuple de fanatiques, faisant ondoyer, avec une inconscience vraiment impressionnante, la houle d'innombrables derrières en transe, s'adonnent, sous les yeux de mille voyeurs, dans la lumière crue des lampes à arc, à cette mimique d'alcôve. Dans les plus beaux quartiers de Paris on a inauguré de hauts sanctuaires, dont le porche est gardé par des suisses bardés d'or, - sortes de gratte-ciel artificiels, superposant quatre étages, tout ronflants de guitares, bondés de convulsionnaires, tandis que les couples qui n'ont pu trouver de place dans les salons encombrés miment le Tango de tout leur corps en attente partout où ils découvrent un recoins libre, dans les escaliers, dans le vestiaire, dans les lavabos. D'ailleurs tout tangue dans ces somptueux cénacles d'agités. On entend tinter les verroteries des lustres, on voit osciller les tableaux sur les murs, vibrer le thé dans les tasses. Jusqu'aux grooms de l'entrée, qui vont chercher les autos en esquissant un timide dandinement de leurs petites fesses écarlates.

Mais c'est encore dans l'intimité de ces modestes paroisses cachées, d'une discrétion toute aristocratique, que viennent, comme aux catacombes, se réunir les fidèles, les purs, les vrais croyants de cette primitive Eglise. Et c'est là que se réalisent les plus étonnants miracles.

N'est-il pas prodigieux, le spectacle de tous ces gens raffinés à l'excès, saturés de luxe et de confort, habitués des Ritz et des Palaces, acceptant de s'enfermer régulièrement tous les après-midi dans ce vaste local d'une installation plus que modeste, rudimentaire, et dont le service n'est assuré que par une humble servante ahurie, d'une simplicité toute évangélique ? N'est-ce pas encore plus surprenant de voir réunis, entassés dans ces trois chambres nues, risquant la plus étroite promiscuité, les spécimens les plus hétéroclites, les plus incompatibles de tous les mondes : de féroces snobs, jaloux jusqu'à la rage de leurs relations minutieusement triées, des aristocrates plein de morgue, imbus de tous les préjugés de caste, de vagues viveurs, rabatteurs de casinos et de claquedents, une princesse de sang, un grand d'Espagne, deux duchesses, des acteuses, des industriels, des officiers, des jeunes filles et des grues, des aventurières cosmopolites et des bourgeoises, confondus dans une même ivresse, le même délire du Tango ! Etrange mixture, curieux arlequin ! Tous ces gens si bizarres s'enlacent, s'étreignent les uns dans les autres, tournent et ondulent, recueillis et graves, sans heurt, sans dégoût, avec la plus parfaite aisance et la plus exquise harmonie.

Ces dames et ces demoiselles se prêtent leur danseur favori, échangeant des demi-sourires complices, des confidences à mi-voix :

- Prenez mon Pepe, princesse, il mène c'est un délice !

- Tu parles, Irma, s'il va fort le gosse !

- Oh! Fernando, what a lovely media-luna !

- Petite mère, si je pouvais attraper le corte de Loulou Christi !

Et la jeune fille, sous les yeux de la maman attendrie, s'abandonne aux bras du danseur attitré de Loulou ; elle se retrouve, au contact de la cheviotte(3)  râpeuse du complet, imprégnée du parfum évocateur et défendu, sur le corps souple de l'Argentin encore vibrant du Tango précédent, un reste de l'ardeur initiatrice de la jolie artiste qui vient de s'y pâmer.

Et d'ailleurs, n'en doutez pas, ces jeunes gens, après avoir mêlé leur souffle, leur transpiration, leur jus, enchevêtré leur genoux, tressé leur jambes, fondu leur chair hérissée de désir, après avoir été brassés, amalgamés, touillés pendant des heures par le doux mécanisme de ce barattage en musique, reprendront, à la sortie, avec leur vestiaire, leurs préjugés, leurs dédains et leurs distances, et, - ayant secoué cet envoûtement à l'air salubre du dehors - ne se connaîtront plus...

... D'où nous vient-il donc ce Tango prestigieux ? Quel est l'apôtre propagateur de ce rite étrange ? Qui nous a inoculé le microbe de cette névrose ? ... C'est mon devoir d'historien de dire impitoyablement l'impure vérité, que mon précédent article vous a fait entrevoir, et je vais demander pardon d'avance aux gentilles convictions que je vais froisser, aux charmantes illusions que je vais flétrir.

" Buenos-Ayres, chacun sait cela, est une superbe cité presque entièrement neuve, dont les Argentins sont justement fiers. Mais sa prospérité inouïe est relativement récente, et il reste encore, dernier vestige de la ville primitive, un faubourg immonde, d'un pittoresque âcre et violent, qui porte le nom significatif de " Barrio de las ranas " (4) (faubourg des grenouilles). ce quartier, où est relégué la basse prostitution et où sont groupés les bouges et les lupanars de dernière catégorie ...

... s'élèvent de véritables buttes d'immondices, monceaux de carcasses, de poissons pourris, de débris de toute sorte, grouillant de rats et de vermine, déversés là chaque jour à pleines charrettes, et que la municipalité, par mesure d'hygiène, fait brûler à petit feu. De ces foyers infects s'élèvent des tourbillons de fumée pouacre, dont la puanteur est aggravée par le graillonnement des gargotes en plein vent. L'entassement dans ce même pourrissoir de toutes les scories sociales que rejette cette énorme ville en fermentation, voisinant avec l'amas des détritus de sa voirie, compose un tableau d'une horreur vraiment dantesque, et ce décor, fait de collines fumantes d'ordures, de volcans putrides, convient bien à ce Suburre (5) de clinquant qui apparait, tout retentissant du vacarme enragé des orchestrions et des orgues mécaniques, comme une hideuse foire de la plus abjecte luxure. La population qui hante des bouges est composée en grande partie des déchets de l'immigration italienne, toute une basse latinité, métissée d'Indiens, écume des ports de la Méditerranée. Ces Apaches argentins qui rappellent, mais très montés en ton, les Ruffians de Naples et les Nervis de Marseille, portent, dans l'argot de Buenos-Ayres, le nom de " Compadritos ".

Parlant des Compadritos :

... "Mais ce qui est particulièrement intéressant par rapport au Tango qui nous occupe, c'est le caractère de leur démarche et de leurs attitudes. L'œil aux aguets, épiant les policiers ou surveillant le travail de leurs femelles, ils se glissent le long des bouges avec une souplesse cauteleuse, élastique, de félins en cage, le dos frôlant les murs pour se garder de quelque attaque en traîtrise, avançant , obliques et sournois, d'un pas de biais, le ventre en offrande, les jambes ployantes, ramassés sur eux-mêmes, comme prêts à bondir. Ils sont les vrais créateurs du Tango Argentin, qui n'est que le développement de leur allure disciplinée par un rythme et muée en danse. C'est ce déhanchement bassement lascif qu'ils continuent dans le Tango auquel ils se livrent avec leur "putas", au fond des bouges, pour charmer les loisirs du métier ou aguicher la clientèle. On retrouve, en effet, dans les variations du Corte tous les caractères de cette démarche, de ce " meneo " (6), comme disent les Espagnols, les mêmes pas obliques à genoux joints, les mêmes contorsions lubriques, aggravées par des saccades cyniquement précises, toute l'obscénité simiesque des danses indiennes. Le Tango n'est que la danse du ventre à deux, la danse pour ainsi dire professionnelle des lupanars de l'Uruguay et de l'Argentine.

Eh bien chère madame, ne vous en déplaise, les voilà bien les seuls salons de Buenos-Ayres où triomphe votre divin Tango ; et vous reculeriez d'horreur en face de ces réalités répugnantes, devant ces compadritos huileux qui, aux accents de la triste milonga, se convulsent ignoblement, un œillet rouge fiché derrière l'oreille, décochant de leur bouche canaille, où charbonne un mégot, des jets de salive brune qui giclent par-dessus l'épaule de leur "ninas pâmées, collées à eux !

A la suite de quel malentendu cette danse éhontée, bénéficiant de la vogue, du prestige de tout ce qui nous vient de l'Amérique latine, a-t'elle été adoptée par Paris sans contrôle ? Par quelle aberration le tango, dont le nom seul fait rougir, à Buenos-Ayres, une demi-mondaine de deuxième classe, est-il accueilli chez nous à bras ouverts par la meilleure société et dansé dans les salons les plus puristes ? ...

... Mais tout de même c'est miracle de voir comment des Françaises, avec leur sens exquis de la mesure, ont su le transformer et le mettre au point ; et je suis ravi, après cette débauche de descriptions affreuses, de reconnaître qu'à Paris certaines femmes du monde et même du demi dansent le Tango, un Tango un peu édulcoré, un peu " parigoté ", avec une grâce décente et légère, un air de n'y presque pas toucher, un petit genre pince-à-asperger du meilleur ton, où se manifestent le tact et le goût de ces fêtes, qui ont su faire de cette chaloupée de sauvage un flirt élégant de jambes fines et discrètes.

Elles nous vengent, ces vraies Parisiennes, de toutes les autres "possédées" qui, reniant le faubourg Saint-Germain pour celui des Grenouilles, tanguent sans vergogne avec une cadence de sommier. Quant aux français, bien peu arrivent à égaler la maîtrise des Argentins et des Espagnols. leur style est trop orné, trop chargé de fioritures, pas assez concentré, pas assez compte-gouttes. trop de zèle, messieurs les possesseurs ! Vos derrières soucieux, guettant la mesure, froncés comme des noyaux de pêche de toutes les moires de l'attention et de l'inquiétude obstinée. c'est une joie ! Ah ! vraiment ! trop de sérieux, trop de foi, trop de culte ! Laissez nous éclater de rire en pensant que les tangos qui, à Buenos-Ayres, portent comme titres des noms de tenancières : " La Laura ", " La Queca ", ou des propos d'alcôve de ce jus : " Mode me la camisa " ! (Mords moi la chemise), sont baptisés, à Paris, de petits noms doucereux et gentils, comme "Loulou" ou "Primerose"...

... Le tango de Paris, voyez-vous, c'est la peau de bête puante arrivant du fond de la Sibérie, souillée et infectée de miasmes, se transformant, aux mains magiques des fourreurs, jusqu'à devenir la précieuse zibeline, caresse tiède et parfumée aux épaules fragiles des Parisiennes ; c'est le havane noir et juteux, métamorphosé en une mince cigarette blonde et dorée ; le Tango de Paris, c'est le Tango argentin dénicotinisé.

Et quand il retraversera l'Océan, vous ne le reconnaîtrez plus, belles madames de Buenos-Ayres, votre "tango de las ranas". Il vous reviendra paré de toutes les grâces de Paris, parfumé, ondulé, adorablement chiffonné, article de la rue de la Paix.

(1) Brousse : Bursa, ville d'Anatolie en Turquie

(2) Eleusis : ville grecque, située près d'Athènes, et vouée au culte de Demeter, qui, dans le cadre des Mystères d'Eleusis, célébrait la culture du blé

(3) Cheviotte : tissu en laine de mouton d'Ecosse

(4) Quartier de la ranas :  Quartier des grenouilles : Sem fait référence au quartier de "Viejos corrales del Parque de los Patricios", où s'entassaient les indésirables de Buenos Aires, et où les marais étaient nombreux. Encore aujourd'hui les habitants de Parque Patricio sont parfois appelés "los raneros". Ce quartier servit de lieu et de thème à de fameuses "Saynetes" comme “La otra noche en los Corrales” (Alberto Vacarezza-1918), et “El tigre de los Corrales” (Juan A. Caruso), présentées au théâtre de la calle Maipú.

(5) Subure : Voie et quartier populaire et bruyant de la Rome antique, au pied du mont Esquilin, avec des tavernes mal famées où, sous la République, se rencontrait la lie du peuple (Définition Larousse)

(6) Mouvement oscillatoire du corps, balancement.

Jules Huret

En fait il semblerait que Georges Goursat ne soit jamais allé en Argentine, et que ses descriptions ne soient que des reprises de témoignages des différents voyageurs qui les lui auraient rapporté. L'un deux, en particulier, Jules Huret effectua un grand voyage en Argentine. Ce journaliste, connu pour ses interviews d'écrivains célèbres, comme Maurice Barres ou Emile Zola, fut aussi un grand voyageur, publiant dans Le Figaro, sous la forme d'un chapitre par semaine, le récit de ses pérégrinations. Le voyage en Argentine, publié sous la forme d'un ouvrage en deux tomes, en 1911, est extrêmement précis dans ses descriptions, et constitue une véritable photographie du pays au début du siècle. C'est plus de mille pages de texte, qui balaient l'ensemble de l'Argentine, et qui, bien sûr, commence, Buenos Aires.

Ecoutons sa description du quartier de " las ranas " :

Dans cette ville immense, née au progrès il y trente ans à peine, il reste bien des choses à faire. Le quartier de San Cristobal, qu'on appelle le quartier des grenouilles (barrio de las ranas), est un vestige tenace du Buenos Aires d'antan.

C'est là, au milieu d'une triste plaine, que se réfugient les miséreux réfractaires de l'Assistance Publique; les libertaires, qui préfèrent la misère et l'indépendance à la sollicitude officielle ou bourgeoise. C'est là aussi que l'écume de la basse pègre abrite ses mauvais coups, sous une architecture qui peut se piquer d'originalité : le style boite à pétrole. Vous n'y voyez que des maisons construites en fer-blanc; murs, toits, portes, colonnes resplendissant de mille feux au soleil. Le trust du Standard Oil, présidé par M. Rockefeller, en a fait presque tous les frais. certains de ces architectes si personnels sont arrivés à de singuliers chef-d'œuvre. Rien qu'en découpant le fer-blanc, en le clouant d'une certaine façon, ils ont festonné des lambrequins, pour des arcs surbaissés d'alhambras maures, tailladé à coups de cisaille des colonnes et des frontons pour des palais gréco-romains, déchiqueté des dentelles et des guipures(1), prises dans les boites à sucre de Tucuman, pour  des rosaces de chapelles gothiques.

Quelques négresses, des métis, des Européens et des indigènes habitent ces palais et ces masures. On les voit, souteneurs et prostituées, tramps(2) et réfractaires, assis sur le pas des portes, prenant leur maté dans la courge séchée où trempe le long tuyau de métal par lequel ils aspirent l'infusion bienveillante. Autour d'eux s'élèvent les montagnes d'ordure ménagères (ou basuras) que les voitures viennent vider sans cesse. Ces ordures sont brûlées à l'air libre. Un feu perpétuel couve sous ces détritus et peu à peu les dessèche et les consume. L'inconvénient de ce système primitif, c'est qu'à certains jours le vent apporte sur la ville une affreuse fumée nauséabonde qui pénètre partout..."

Jules Huret

Image Wikipedia

Ci-dessous : carte postale de 1906, collection privée D.Lescarret

 (1) La guipure : différente de la dentelle est une broderie sans support dont les motifs sont espacés et liés entre eux formant une surface plus ou moins épaisse

 (2) tramps : mot anglais synonyme de vagabond ; sans domicile fixe

Copyright 2012   Dominique LESCARRET

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