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LA REVUE FEMINA      première partie

Magazine français créé par Pierre Lafitte, la revue Femina est incontestablement le support de référence de la mode à Paris dans le début du 20e siècle, au moment de l'arrivée du tango. Les articles ci-dessous ont été sélectionnés par l'auteur, Dominique Lescarret, qui possède l'intégralité des numéros des années d'avant la guerre de 14-18 dans sa collection.

Pourquoi Femina ? Parce que ce sont les femmes qui font les modes, et, surtout, cette publication est un miroir des pratiques de l'époque. On y voit en effet, que si le tango tient une place importante dans la vie des Parisiennes, il est loin d'être la seule danse qui fait courir la ville. Ces articles sont donc particulièrement intéressants, tant par les renseignements donnés sur le tango lui-même, que par ceux évoquant les danses co-existantes à Paris, à la même époque, et dans lesquelles le tango, par l'intermédiaires des Maîtres de Danse, allait puiser des figures et possibilités nouvelles, ainsi que le style qui allait le rendre acceptable au yeux du Monde, en général, et de la bourgeoisie Argentine en particulier. Nous étudions cette influence à la page " Dévelopement du style".

Une remarque préalable : certaines illustrations annexes, pour des raisons de mise en page, ne sont par forcément issues du numéro concerné, mais d'autres numéros des quatre années concernées (robes, coiffures, etc...)

Avertissement pour cette page : cliquez sur les imagettes des pages du journal pour visualiser les agrandissements ; les textes originaux sont en blanc, les commentaires sont en ocre.

Cette page contient une suite, Femina du 1er juin 1913 à juin 1914 : ici

Premier article évoquant le Tango : 1er novembre 1911   N°259

En fait, il ne s'agit que d'une simple page, sans autre commentaire, et signalant l'arrivée de deux nouvelles danses.

"Le Boston, le double boston, le triple boston furent longtemps les danses à la mode dans les salons select. mais cette année la danse à la mode ce sera le Tango Argentin."

"Le One Step : cette danse fera cet hiver concurrence au tango argentin. Les figurines qui bordent cette page à droite, et cette photographie, en décrivent exactement les phases."

"Le Tango Argentin : le tango se compose de huit figures. Il importe de les exécuter rigoureusement en mesure, pour donner au tango son balancement caractéristique et charmant.

 

N.D.A. Plusieurs points intéressants dans cette publication, et concernant la danse : d'abord on constate que l'arrivée du Boston est antérieure à celle du tango à Paris. Comme chacun sait, les danseurs, passant d'une danse à l'autre, emmènent avec eux les techniques qu'ils maîtrisent déjà. Nous verrons à la page " Développement du style " comment ces danses, Boston, One Step et quelques autres, vont ainsi profondément modifier le style du tango lors de ce passage à Paris. Notons également, que sur une des photos (celle de gauche) le couple est en " système croisé ". On ne peut en tirer de conclusion générale, la photo étant posée, mais le système existe déjà dans les danses folkloriques et, comme nous le verrons plus loin dans la Maxixe, dès lors que la cavalière est de dos par rapport au cavalier. Autre point très important et qui confortera l'appellation concernant le tango, la notion de "balancement", qui dans d'autres descriptions et d'autres danses sera dénommée sous des vocables évoquant les navires : "chaloupée" ; "tanguer" ; etc... Il est fortement improbable, comme nous l'étudions à la page " origine du mot tango " qu'il y ait relation directe avec la genèse du mot, mais concernant son acceptation, la théorie peut paraitre plausible.

Année 1912

Femina du 15 janvier 1912

C'est un peu l'année charnière : les nouvelles danses sont arrivées et commencent à occuper le devant de la scène. Nostalgiques et novateurs s'affrontent sur les pistes de danse, le cotillon exécute ses derniers soubresauts, le tango par qui le scandale arrive, la maxixe et autres bostons et fox trots font courir le Tout-Paris

Les figures du Cotillon - Le moulinet des dames. Une figure simple, très gracieuse et vraiment très amusante. C'est le "Moulinet des dames" et ce titre s'explique presque de lui-même. Quatre dames se donnent la main gauche et forment un moulinet en tournant à gauche ; huit messieurs tournent en rond autour des dames ; au signal chacune d'elle choisit un cavalier pour danser ; les autres messieurs regagnent leur place. Et l'on voit tout ce que cette figure, si simple en apparence, peut comporter d'imprévus. Elle peut être exécutée avec un plus grand nombre de figurants, huit dames et seize messieurs, par exemple : le choix sera plus long et plus difficile et ce n'en sera que plus amusant...

Les danseurs de Salsa Cubaine reconnaitront une figure de Rueda de Casino, à la différence près que le nombre d'hommes et de femmes y est identique et que la reprise des cavaliers y est codifiée.

Femina du 1er mars 1912

Mlle Gaby Deslys danse le pas de l'ours

Mademoiselle Gaby Deslys vient de rentrer d'Amérique, d'où elle nous rapporte une danse, qui fait, parait-il, fureur là-bas, et dont elle va tenter de faire apprécier par les Parisiens toute l'originalité et toute la hardiesse pittoresque : " Le Pas de l'ours ". En certaines de ces figures, cette danse nouvelle imite le pas et la démarche gracieuse du plantigrade dont elle porte le nom. Il est au moins piquant de voir ces mouvements interprétés par une artiste aussi charmante que Mlle Gaby Deslys : il y a entre la danse même et la danseuse un contraste qui ne manquera pas de produire des effets extrêmement comiques.

Nous donnons dans cette page quatre figures de la danse de l'ours qu'ont bien voulu poser pour vous Mlle Gaby Deslys et M. Arry Pilcer, un danseur fameux en Amérique, venu tout exprès chez nous pour nous initier aux beautés des danses excentriques.

Femina du 1er avril 1912

Quand février a vingt-neuf jours : une originale coutume anglaise

Les années bissextiles sont, en Angleterre, le prétexte de mille petites pratiques que justifie, pour nos voisins, le caractère exceptionnel de l'année. Il semble que, parce que l'année, en quelque manière, est anormale, en elle-même, on veuille là-bas rendre anormale aussi, le plus possible, la vie dont elle est témoin. C'est ainsi que, durant les 366 jours de 1912, les femmes et les jeunes filles ont licence de supplanter les hommes dans quelques-uns des privilèges que le code mondain leur reconnaît. Au bal, par exemple, ce sont les jeunes gens qui font tapisserie : aux jeunes filles de venir les inviter cérémonieusement à danser ; à elles aussi de les conduire au buffet, et, après la valse, de les reconduire à leur place avec forces révérences, etc... Et voici un charmant dessin exécuté par notre collaborateur René Lelong, d'après les croquis qu'il lui fut donné de prendre ces tout derniers jours à Londres, au cours d'une de ces ravissantes fêtes qu'excelle à organiser l'aristocratie anglaise : on voit la jeune fille de la maison, comme disent les Anglais, lancer gracieusement " l'invitation à la valse ".

Et dans les numéros qui suivent sans textes associés

La Danse de l'Ours   ---   Le Tango   ---   le Double Boston

cliquez sur les imagettes

Année 1913 :  la grande année du Tango (1ère partie)

Pour la seconde partie, et la Tangomania, lien en bas de la page ou directement : ici

Femina du 1er janvier 1913

"Quelques figures de danses excentriques". Le titre est doublement intéressant : d'abord on y parle de "figures". On a trop tendance à penser que le tango d'aujourd'hui ressemble trait pour trait à celui des débuts : loin s'en faut ! A cette époque, et cette description reviendra pour toutes les autres danses, improviser serait banni. Même si une certaine souplesse avait été introduite dans la rigueur de l'ordonnancement des gestes et attitudes, par le passage de la contre-danse, au lancier et ensuite au cotillon, danser est avant tout exécuter une ou des figures. Même phénomène en Argentine, où s'y rajoute la création par tout un chacun, de nouvelles figures originales, mais figures tout de même.

Deuxième point intéressant dans le titre, le mot " excentrique ", pour définir les nouvelles danses, le " one step ", le " tango " et le " dansoon " cubain, pour garder l'orthographe de ce dernier. Ici cet adjectif prend toute sa double signification : excentrique comme "loin du centre" en l'occurrence Paris centre du monde de l'époque, puisque ces danses arrivent des Amériques; et "excentrique" dans le sens de non conventionnel, car bousculant les habitudes et références des danseurs, de leur habillement et des lieux de pratique.

Cliquez sur l'image ci-dessus, pour voir la figure de la "Wheeling Dance", un ancêtre du rock acrobatique, image en bas à droite.

" Les danses suivent les variations des siècles, elles se modifient comme les costumes et les robes.

Autrefois, du temps de nos pères, sous le règne des paniers, des vertugadins*, des coiffures hautement échafaudées, alors que les hommes, l’épée en verrouil*, se rengorgeaient dans leur jabot de dentelle, les danses lentes étaient seules possibles et c’était la grâce des menuets, c’était l’élégance de la gavotte et du passe-pied.

Maintenant les jupes se sont fendues – tout au moins du bas – les pieds se sont dégagés, les corsets sont de simples ceintures ; les hommes ne connaissent que le chic anglais, qui laisse le corps libre dans le vêtement ample ; et les danses sont amples et libres, tels la valse et le boston.

Toutefois, en gardant un caractère uniforme, les danses se modifient et se renouvellent : c’est le « one step » aux enlacements souples ; le « tango », qui comporte huit figures ; c’est le « dansoon cubain » excentrique et cocasse, dont nous avons fait poser quelques attitudes par la spirituelle artiste qu’est Mistinguett, et que l’on trouvera ci-contre.

Il est évident qu’il y a un départ à faire entre ce qui est danse de salon, et ce qui n’est guère possible que sur une scène de théâtre ; c’est pourquoi nous sommes heureux d’annoncer à nos lectrices, la publication d’une série d’articles sur les danses, dont nous leur faisons part plus haut, d’ailleurs, et où M. André de Fouquières étudiera les danses à la mode, celles qui se dansent réellement dans le monde et qui sont des modèles d’élégance, de joliesse et de non goût.                              Flossie"

Note : "épée en verrouil", épée au côté dans sa gaine  /  "vertugadin" : bourrelet ou crinoline, placé sous la robe autour des hanches, pour lui donner de l’ampleur.

Femina du 15 janvier 1913

" Les danses à la mode ". On remarquera que la première danse mentionnée est la Maxixe, et non le Tango. Contrairement à ce que l'on peut croire, la Maxixe était aussi populaire que le Tango dans les années 13 et 14. Connue sous le nom de "Tango Brésilien", cette danse se mélangea avec le tango, lui laissant quelques pas caractéristiques, d'autant plus facilement, que le professeur de tango le plus célèbre et le plus prisé de Paris, le " Duke " , était brésilien et initialement professeur de Maxixe (en fait il avait été dentiste de son premier métier...) ...

" Entrez dans la danse, Voyez comme on danse, Sautez, dansez, Embrasser qui vous voudrez.

 Je n’oublierai jamais les vers de ce refrain populaire : j’étais bien jeune alors que je le chantais – et le dansais. Déjà j’aimais follement la danse : à la campagne ou à la ville, quand il s’agissait d’organiser une ronde ou une farandole, j’étais toujours prêt. Plus tard, en prenant de l’âge, mon goût n’a pas changé : j’ai gardé à la danse l’amour, le véritable culte que je lui avais voué dès ma tendre enfance. Ce titre de conducteur de cotillon que l’on me donne – certains gentiment, d’autres ironiquement – je le revendique comme mien en le considérant, évidemment comme chose accessoire dans ma vie, mais accessoire qui a ses devanciers, et des devanciers illustres, comme le marquis de Caux sous le Second Empire et plus tard le distingué vicomte Léon de Janzé. Je me réjouis de voir les progrès que les uns ou les autres font faire à la danse, et je suis fier, y ayant contribué dans une certaine mesure, de l’engouement qui porte actuellement le monde, tous les mondes, vers ce sport.

J’ai dit ce sport et je maintiens le mot. La danse est un sport et le plus harmonieux de tous. Ne met-il pas à contribution tous les muscles ? Ne nous donne-t-il pas l’occasion de mettre en valeur notre élégance naturelle – ou acquise ? Est-ce que les ballets russes n’ont pas apporté un maximum de beauté à nos visions et renouvelé en partie notre canon esthétique ? Et je sais bien qu’il y a loin des attitudes de Nijinski aux mouvements de tel mondain esquissant le Tango ou le Turquey trot, mais pour l’observateur attentif, cela, l’art du russe, ne saurait faire disparaître ceci, le métier de l’homme du monde. Oui la danse est plus que jamais à la mode. Nous revenons au temps d’avant la révolution : alors les femmes du meilleur monde organisaient, improvisaient des danses là où elles se trouvaient, n’importe où, au hasard de leur promenade. Un parc, sa verdure, ses frondaisons servaient de cadre aux gestes souples de l’ « Indifférent » et de la « Finette ». La rue même : ne vit-on pas cette grande dame de la cour du roi Louis XVI arrêter son carrosse en plein faubourg Saint-Antoine et se mêler – gardant toute sa noblesse – à la fête populaire, tellement elle goûtait les plaisirs de la danse. Nous ne revenons pas à ces temps merveilleux, tout au moins pour les maîtres de danse : les âges d’or n’ont qu’un temps.

Toutefois, il n’est plus d’âge maintenant pour s’adonner à cette occupation. Je me souviens que de mon temps, je veux dire quand j’avais vingt ans, un homme de trente à quarante ans qui se serait montré chez le Vestris d’alors, eût été considéré comme un original, pour ne pas dire davantage. A l’heure actuelle, à l’exemple des lords anglais, des hommes d’âge mûr fréquentent le cours à la mode, et durant les cinq à sept organisés à droite et à gauche, à ces thés dansants qui sont le suprême ton, la suprême élégance, ne sont pas les derniers à glisser souplement, en tenant dans leurs bras nos plus jolies parisiennes, cependant que les tziganes martèlent ou détaillent la dernière création. Car, et ceci est des plus importants à noter, les danses nouvelles peuvent très bien être dansées dans le monde : c’est un préjugé contre lequel je ne saurais trop lutter que celui qui voudrait faire croire que des gens corrects ne sauraient danser le tango ou telle autre danse ou non exotique.

Ce sont, avant la guerre de 14, des tziganes qui, la plupart du temps, jouent tangos, maxixes et autres danses dans les orchestres à Paris. Craignant pour leur sécurité, la guerre les fera fuir et retourner dans leur pays d'origine, pas forcément du bon côté des alliances. Le phénomène disparaîtra avec le retour de la paix.

Le principe est celui-ci : toute danse est susceptible d’une double interprétation : une interprétation vulgaire, et alors elle se réfugie dans les cabarets de Montmartre ou endroits analogues, et une interprétation distinguée, harmonieuse, conforme aux règles de la bonne compagnie. La simple valse peut devenir une danse écœurante dans certains bals de Grenelle ou de Montrouge : le « tango » est une des plus jolies choses que je puisse rêver, alors qu’il est pratiqué, avec mesure, comme je le vois tous les jours dans les salons où je fréquente. D’ailleurs les nouvelles danses qui surgissent chaque jour prouvent mieux que toutes les affirmations que la défense de la danse est besogne inutile, et que ce serait donner des coups d’épée dans l’eau que de vouloir pourfendre ceux qui attaquent l’art dont je me plais à être un des champions.

Oui, il surgit tous les jours de nouvelles danses, et puisque aussi bien, je dois justement parler pour les lectrices de Femina des danses nouvelles, n’est-il pas naturel que je commence par la dernière, par celle qui vient de faire une triomphante apparition à Paris, et qui, j’en suis persuadé, sera dansée à travers le monde, je veux dire la Maxixe brésilienne.

La « Maxixe brésilienne » est, sur une musique d’un charme capricieux, une danse qui vaut par la grâce enveloppante, le rythme entraînant, et qui reste toutefois conforme à nos traditions d’élégance et de bon ton. Afin de donner un caractère pratique à ces conversations sur la danse et permettre à celles qui me liront de s’essayer à la « Maxixe brésilienne », en voici, aussi exactement que possible, la théorie. La position du couple est la même que pour le Boston. Le cavalier part du pied droit et la dame du pied gauche. Cette danse comprend cinq figures que l’on répète autant de fois et dans l’ordre que l’on veut, le seul point important étant de suivre le rythme – plutôt lent – de la musique. …

Suivent la description des pas de la Maxixe… Et telle est la « Maxixe brésilienne », le dernier cri des danses nouvelles, le fin du fin en art chorégraphique. (A suivre) André de Fouquière "

Femina du 2 février 1913

" Les danses nouvelles : le Tango ". Tango, danse caractérisée par quelques figures... et certaines positions. Cette description se retrouvera souvent dans les premiers temps du tango. En effet la notion d'improvisation arrivera bien plus tard, avec d'une part les bals de forte densité demandant une adaptation de tous les instants au " guideur ", et, encore plus tard (fin des années 80) avec la notion de " guidage absolu ", tout mouvement élémentaire de la partenaire devant être guidé à chaque instant.

Il n’est pas un Parisien qui n’ait observé cet été à Deauville et à Dinard la démarche des femmes. Sur les planches, le long de la mer, dans la rue Gontaut-Biron aussi bien que rue du Casino, les plus élégantes parmi les élégantes avançaient avec une souplesse inaccoutumée, les hanches plus libres, le haut du corps moins rigide. Lentement, les jambes se rejoignaient et comme si une musique réglait minutieusement le rythme des promeneuses après un léger, très léger balancement, elles repartaient et continuaient leur promenade. Les étrangers s’amusaient de cette manière d’être, qui différait étrangement de la démarche affectée précédemment par les femmes. Pour le moment, en effet, une vague de souplesse s’est abattue sur nos modes et nos manières d’être : les " persanneries " ont jeté un voile ondulant sur les épaules féminines, et comme l’expression l’a consacré dans les comptes rendus mondains les femmes « marchent le tango ».

Remarque fort pertinente, qui souligne la façon de marcher particulière des pratiquants du tango. Par "persanneries" on entend la mode de l'orientalisme arrivée avec les Ballets Russes en 1909.

Marcher le tango, qu’est à dire ? Qu’il y a un rapport entre la danse du tango et cette démarche nouvelle ? Mais oui, tout simplement. Quelle est donc alors cette danse si prenante, si harmonieuse qu’elle a modifié, non seulement les danses de nos salons, mais encore la démarche même de nos campagnes, c’est-à-dire ce qu’il y a en elle de plus personnel, de plus intime ? J’ai parlé dans mon premier article de la Maxixe brésilienne, mais cette danse n’était, en somme qu’une espèce de tango. Le tango c’est la danse des fameux gauchos, de ces bergers, gardiens de troupeaux du Sud de l’Amérique, les « cows-boys » du Brésil et de l’Argentine : ces rudes hommes ne peuvent évidemment se contenter des manières précieuses de nos salons, leur personnage va de la galanterie brutale à un corps à corps qui semble une lutte. Aussi le tango est une danse qui ne peut être importée directement. Il faut lui faire subir à la douane une sérieuse visite et y apporter des modifications radicales. Hâtons-nous d’ajouter qu’il y a autant de tangos que de professeurs de danses puisque, comme je viens de le dire, chaque tango n’est qu’une déformation du véritable tango à l’usage des gens du monde.

Le chroniqueur, bien évidemment ne connait rien à l'Argentine, parle de gauchos "gardiens de troupeaux", mais a parfaitement compris que cette danse doit être transformée et rendue plus acceptable par la société parisienne. Ce sera un tournant majeur dans l'évolution de la technique et de l'aspect général du tango et pour son acceptation dans la bonne société argentine.

On ne voit dans aucune de ces variétés de tangos les 72 attitudes qu’il comporte régulièrement mais on trouve dans toutes, les pas suivants : El paseo : la promenade; El medio corte : le demi-départ; El corte : le départ; La media luna : la demi-lune; El veteo : le pas tourné; El cruzado cortado : le croisé-coupé; El cruzado per ocho : le croisé par huit; etc… Évidemment ces pas n’existent pas aussi nettement que dans leur pays d’origine, mais toutefois des délégués argentins qui visitèrent Paris, il y a quelques semaines, trouvèrent des traces de leur danse nationale dans le tango français. Le grand reproche était qu’on le dansait en cadence de boston plutôt qu’en rythme de tango. Car le rythme du tango est tout à fait caractéristique. Sans donner d’exemple musical, mes lectrices, qui savent toutes peu ou prou de musique, le découvriront quand je leur aurai dit que chaque mesure se compose d’une croche pointée, d’une double croche, de deux croches et que la cadence est de 82 la noire au métronome.

72 attitudes ? Diantre ! Quant au corte, d'arrêt au milieu de la danse, il est devenu le "départ"... Par contre, le rythme donné pour le tango est très exactement celui de la Habanera, mais la cadence de 82 à la noire parait un peu rapide (plutôt 55 à 65)

En voici d’ailleurs la technique précise.

1re Figure – Cavalier : Le cavalier part du pied droit en avant et fait quatre pas, en ployant légèrement le genou ; ensuite il fait un chassé en arrière du pied gauche, en ployant légèrement la jambe droite au début du mouvement. Il recommence ce pas ad libitum et termine par un temps d’arrêt, les deux jambes réunies avant de commencer la seconde figure. Cavalière : la cavalière fait les 4 pas en arrière en partant du pied gauche et fait les 4 chassés en avant du pied droit du pied droit en ployant légèrement la jambe gauche au début du mouvement.

2e Figure – Cavalier : Les pieds joints, le cavalier part du pied gauche croisé devant le droit, il fait 4 pas sur la droite et termine en tournant sur un chassé ; ce mouvement croise le pied droit devant le pied gauche et il recommence en sens inverse, finissant par un chassé à gauche. Cette figure se fait 2 fois à droite, 2 fois à gauche. La figure se termine par 2 chassés à droite et 2 chassés à gauche alternés. La cavalière fait le même mouvement, partant du pied gauche lorsque le cavalier part du pied droit.

3e Figure – LE HUIT. Cavalier : le cavalier part du pied droit, croise le gauche devant le droit, ramène le droit à côté du gauche, un peu en avant ; puis il pose le gauche en avant à gauche, croise le droit sur le gauche et ramène le gauche à côté du pied droit, un peu en arrière. Il recommence cette figure et termine par un chassé du pied gauche. La cavalière fait les mêmes mouvements en sens inverse et termine par un chassé du pied droit.

4e Figure – Cavalier : Le cavalier part du pied droit à droite, fait un pas du pied gauche dans le même sens et chasse du pied droit en avant très allongé. Recommence ainsi deux fois à droite, deux fois à gauche.

5e Figure – LA MEDIA LUNA. Cavalier : Faire un chassé du pied droit en avant en balançant le corps en arrière et faire un chassé du pied gauche en arrière en balançant le corps en avant.

6e Figure – Cavalier : Le cavalier croise le pied droit devant le gauche et fait un demi-tour sur lui-même, en suivant lentement sa danseuse. Cavalière : La cavalière tourne sur la pointe du pied gauche en rythmant du droit.

7e Figure – Cavalier : Le cavalier part du pied gauche, fait 2 pas qu’il termine par un chassé à droite et un chassé à gauche 8e Figure :- Le cavalier fait un chassé du pied droit et avance en croisant le pied droit devant le gauche. Il fait un chassé à gauche et avance le gauche devant le droit. Cavalière : La cavalière fait les mêmes mouvements en croisant les pieds en arrière ; bien entendu elle chasse en arrière du pied gauche lorsque le cavalier chasse du droit et vice-versa. Tous ces pas se font ad libitum et les danseurs n’ont à se préoccuper que de l’admirable rythme du tango qui demande à être très exactement suivi. Entre les figures, on recommence à volonté les pas de la première figure, moins les pas en avant, qui ne se font qu’au début du tango. (A suivre) André de Fouquière

Femina du 15 février 1913 ... où l'on commence à parler des " thés dansants "

"Le pas de l'Ours et le Turkey Trot". Si dans la famille des danses animalières, le Fox Trot eut une influence certaine sur le Tango, cela est moins évident pour les danses étudiées dans ce numéro de Femina. À tout le moins, on peut envisager que la façon de marquer les pas sur place qu'ont les danseurs de tango, puisse tirer son origine de la danse de l'Ours, qui fut très populaire pendant les années de mutation du tango argentin.

Voilà l’ours, voilà l’ours ! Que de fois, dans notre enfance, avons-nous été voir danser l’ours, l’ours Martin, de la chanson, qu’un bohémien crasseux tire au bout d’une solide chaîne, par un anneau passé au travers du nez, qu’une bande de mioches dépenaillés entoure de sauts et de cris. Il a à peu près disparu de Paris ; le cinématographe lui ferait une trop rude concurrence ; ses meilleurs clients sont les bons petits paysans, qui ne sont pas encore blasés sur ce genre de spectacles et s’en donnent à cœur joie auprès de ce gros animal à l’air bonasse. Mais si l’ours vivant a disparu de Paris depuis quelques années, il est en train d’y rentrer d’une façon aussi amusante qu’imprévue.

La mode est venue d’Amérique : ce fut d’abord un jouet d’enfant, le petit ours en peluche articulé, le « grizzly bear » que l’on décora du nom du président Roosevelt, Teddy, comme les yankees familiers interpellent l’ancien colonel des « rough-riders ». Cette admiration pour l’ours devait donner naissance à une danse ; le Pas de l’Ours devait naître, il naquit. Il est curieux de voir que d’un jouet, d’une petite chose insignifiante, mais qui ranimait en nous de vieux souvenirs d’enfance, est sortie une danse qui connaît un énorme succès. Les petites causes engendrent les grands faits : je ne m’illusionne pas, toutefois, comme cette phrase un peu dogmatique pourrait le faire supposer, car il ne s’agit que de la danse, mais la danse n’est pas à dédaigner, et comme disait ce grand seigneur anglais qui avait envoyé son fils à la cour du roi Louis XV : « Mon fils, le premier homme en France après le roi, c’est votre maître à danser. »

Donc, le pas de l’ours étant né, connut, comme toutes les danses, deux fortunes différentes. D’un côté, son allure, qui prêtait à l’exagération, à l’excentricité, le fit adopter par tous les music-halls et les cabarets et s’il y fut toujours amusant, il n’y fut pas toujours correct. D’un autre côté, les salons s’en emparèrent, en supprimèrent le cachet – dirai-je Montmartrois ? – l’allure sans-façon, et s’il est préférable de réserver le pas de l’ours pour les soirées intimes, pour les soirées de famille, entre cousins, cousines ou amis, il n’en reste pas moins alors la danse idéale pour distraire et amuser. L’air en est très caractéristique, un peu obsédant comme toutes les musiques américaines, mais d’un rythme syncopé si drôle et si ours qu’on ne peut pas l’entendre sans se mettre à marcher soi-même comme l’ami Martin. D’ailleurs, voici la technique exacte et précise du pas de l’ours. 1ère Figure. – Le cavalier avance, se dandinant en mesure à droite et à gauche et, autant que possible, se portant légèrement sur la pointe des pieds afin de donner à son mouvement plus de modération et de souplesse. La cavalière en fait autant mais marche en arrière. À tour de rôle, le cavalier et la cavalière avancent ou reculent. Bien entendu, les jambes sont légèrement ployées, afin d’imiter, autant que possible, la démarche de master Brown. 2ème Figure. – Sur un certain rythme approprié, le cavalier avance à petits pas pressés, toujours avec un léger dandinement. La cavalière fait le même pas en reculant. 4ème figure. – Le pas de la 1ère figure en tournant. Le cavalier pivote du côté droit, sur le pied droit et sur le pied gauche tour à tour.

Deux choses à noter : suivant le rythme, la danse accélère (marche sur le temps fort ou bien sur tous les temps), et la dernière figure ressemble à un déboulé (très) rudimentaire, mais que l'on retrouvera plus tard dans d'autres danses.

Quant au Turkey-trot ou « Pas du Dindon », voici son histoire : il est né de l’été pluvieux de l’an de froidure, 1912. Dans maintes stations estivales  ladies et gentlemen, dames et messieurs étaient tellement gelés qu’ils battaient la semelle et sautaient d’un pied sur l’autre pour se réchauffer. Cela produisait un effet bizarre et rappelait un peu l’allure du dindon dans la basse-cour : le Turkey-Trot était né. C’est donc une danse produite naturellement, sans conférence ou décision de maître à danser, et c’est dire la pureté de son origine ; toutefois, comme pour le pas de l’ours, il est préférable de la garder pour le petit comité.

Voici, d’ailleurs, la technique du Turkey-Trot, en quelques brefs paragraphes : 1ère Figure. – le cavalier saute, tour à tour, sur le pied droit en soulevant légèrement la jambe gauche et sur le pied gauche en soulevant légèrement la jambe droite. La cavalière fait le même mouvement en sautant sur le pied gauche, lorsque le cavalier saute sur le pied droit. 2ème Figure. – Le cavalier avance du côté gauche en sautant plusieurs fois de suite sur le pied gauche, la jambe droite légèrement soulevée. Le corps, penché de côté, repose entièrement sur la jambe gauche. Il recommence le même mouvement sur la jambe droite. 3ème Figure.- le cavalier saute sur le pied gauche en soulevant la jambe droite en avant et recommence sur le pied droit en soulevant la jambe gauche en arrière. La cavalière fait exactement le même pas en même temps et partant du pied gauche en arrière lorsque le cavalier part du pied droit en avant. Et vice-versa.

Cet hiver, dans les salons, on voit donc de jeunes et charmantes femmes, sautiller plus ou moins lourdement ou fléchir d’une hanche sur l’autre, à la façon de l’ours et du dindon. Autrefois, le comble de l’art pour les dompteurs était d’arriver à obtenir que tel ou tel animal reproduise tel ou tel geste de l’homme, et ses danses polkas et mazurkas (car en ces temps homériques, le boston était dans les limbes). Maintenant les rôles sont intervertis : les hommes imitent les animaux, et, d’un ou de plusieurs de leurs gestes, font une danse amusante et gaie. Nous nous couvrions déjà de leurs fourrures, nous en sommes maintenant à leurs mouvements ; à quand leurs mimiques et leurs grognements ?     (A suivre) André de Fouquières

L'attitude sur la photo d'illustration ressemble de façon troublante à une de celle caractéristique d'un gancho "en l'air", voire d'un double voleo, pratiqué souvent dans la milonga ; hors la notion de gancho ou de voleo arrive bien plus tard dans les danses argentines... mais on ne peut rien déduire d'une seule photo. Juste imaginer... Notons par ailleurs, que toutes ces danses sont en abrazo, qui n'est en rien une spécificité du tango, celui-ci se caractérisant à son arrivée essentiellement par les cortes et quebradas... et quelques figures originales (medialuna, el ocho cruzado, etc...).

Les thés dansants

" On danse, on danse partout, à toute heure, en toute occasion, en matinée, et en soirée, sur la glace ou dans les skatings. Autrefois, l’heure du thé marquait un arrêt dans ce tourbillon ; ce dernier refuge des papotages et des amusantes médisances a vécu : dans les établissements les plus select, les tables ont reflué vers les murs, et l’orchestre, abandonnant les fantaisies sur la Tosca ou la Bohème, ronronne le « pas de l’ours » ou celui du dindon, des tangos ou des maxixes plus ou moins brésiliennes. Cependant qu’aux bras des élégants, les élégantes d’aujourd’hui, enchapeautées de paradis et d’aigrettes, manchons en main, fleurs au corsage, tournent…, et oublient le défunt cinq à sept, l’heure du boudoir, de la rêverie, l’heure où la nuit tombait silencieusement entre chien et loup, l’heure exquise… "

Les thés dansants sont peut-être l'illustration la plus courante de ce que l'on a appelé la " Tangomania ". La pratique, même si le thé a été remplacé par d'autres boissons, perdure encore de nos jours... et toujours on clique sur les petites images de page pour agrandir...

Femina du 1er mars 1913

Le Double Boston et le One-Step

C’est en Angleterre que nous trouvons aujourd’hui deux pas qui offrent une élégance charmante et toujours sportive. Les Anglais, au fond, préfèrent des danses un peu calmes ; les danses américaines sont loin d’avoir rencontré chez eux le succès qu’elles ont trouvé chez nous, où leur allure générale était trop différente de nos pas pour que, par snobisme, nous ne les ayons pas adoptées. Ce sera d’ailleurs le sujet de mon cinquième article que de montrer la réapparition des vieilles danses françaises dans nos salons et de faire voir comme, à travers toutes les excentricités, le bon goût français reparaît toujours et finit par avoir le dernier mot. Nous nous acheminons aujourd’hui vers ce chemin en parcourant le second cercle anglais, dont les danses américaines constituent le premier cercle et les françaises le troisième. Que de fois, en Angleterre, j’ai contemplé, des couples, dansant. Ces jeunes gens, au visage rasé, aux épaules souples, tenant dans leurs bras, ces grandes jeunes femmes, résultat de plusieurs générations sportives, - dont le type français tend à se rapprocher, - forment un spectacle des plus esthétiques. Et c’est pourquoi je tiens à présenter, aujourd’hui, à Femina, le Double Boston et le One step, qui sont les deux dernières créations anglaises, ou d’inspiration anglaise, tout au moins, les plus intéressantes ; car il arrive un moment où l’on est fatiguées, trop torturées, trop peu correctes, en un mot, pour les grandes réceptions et où l’on est heureux de retrouver des mouvements charmants et gracieux.

Voici d’abord le Double Boston. Qu’est-ce que le Double Boston ? C’est simplement l’addition d’un pas nouveau au classique Boston ; mais, comme je crains que beaucoup de lectrices de Femina n’ignorent cette danse si répandue dans Paris, mais peu encore en province, je vais d’abord leur expliquer la seule et unique figure du Boston simple.

Première Figure. – Boston simple. Cavalier : Le cavalier fait un pas glissé en avant du pied droit, glisse le pied gauche en avant du droit et ramène le droit à la hauteur du pied gauche. Il repart du pied gauche et recommence, partant alternativement du pied droit et du pied gauche. Cavalière : La cavalière fait un pas en arrière du pied gauche, glisse le droit derrière le gauche et ramène le pied gauche à côté du droit. Elle repart du pied droit, commençant ses pas alternativement du gauche et du droit. Bien entendu tous les pas se font en glissant. Je tiens à faire bien remarquer que tous ces pas prêtent à une interprétation aussi diverse que l’on veut ; je ne vais pas jusqu’à dire qu’il y a autant de Bostons que de Bostonneurs, mais personne ne me contredira si je souligne la variété presque infinie d’attitudes auxquelles se prête ce fameux Boston. Le pied, la jambe, tout le corps concourent à l’harmonie de cette danse.

Quant au Double Boston, après la première figure, on place simplement une deuxième figure, qui est à proprement parler le Double Boston. 2ème Figure Double-Boston. – Cavalier. – Le cavalier fait un pas en avant du pied gauche, il ramène ensuite le pied gauche en arrière, en fléchissant la jambe droite et en pivotant sur la pointe du pied droit. Et par le mélange de ces deux pas, on obtient une danse qui est pratiquée par tous ceux qui sont soucieux de renouveler leur manière de danser sans recourir aux excentricités, un peu voyantes, des danses d’origine américaine

On remarquera, alors que dans toutes les descriptions du tango de l'époque la marche est quasiment inexistante, on voit ici, dans les premiers pas du cavalier, les pas, généralement appelés '4, 5 et 6' de la Salida.

Puis voici le One Step : je sais que tout de suite certaines personnes me diront que le One Step est justement une danse américaine. Non, quand bien même le One Step aurait passé par l’Amérique pour pénétrer en France ce n’en est pas moins un pas purement anglais. Je l’ai en effet vu danser dans la campagne de la Grande-Bretagne par des gens du peuple. Le One Step est bien la danse moderne la plus simple et la moins fatigante. L’analyse va en paraître singulièrement sommaire, surtout après les danses assez compliquées que j’ai exposées dans mes précédents articles. Sur l’échelle des danses, le One step est tout en bas, par opposition au tango qui est tout en haut, avec son nombre incalculable de pas, aux noms amusants et pittoresques.

Comme pour le Boston, il est mis ici en opposition le One Step, danse essentiellement marchée, et le tango, danse essentiellement de figures. L'espace disponible dans les lieux de pratique d'origine de ces deux danses peut expliquer la notion de marche et de circulation dans le bal, beaucoup plus présentes dans les danses anglo-saxonnes, les salles de danse dans ces pays étant absolument immenses... et il fallait s'y faire voir de tout le monde, l'aspect mondain étant primordial...

Le One Step n’a qu’un pas : on peut évidemment autour de ce pas, broder à sa guise quelques complications, corriger par des indications menues de la jambe, des bras ou du corps la monotonie que l’on pourrait supposer à ce pas, surtout quand j’aurai dit que ce pas est simplement le pas de la marche. Danser le One Step, c’est tout simplement marcher en suivant une certaine mesure, un certain rythme.

On croirait entendre la définition souvent donnée du tango d'aujourd'hui... et dans la description qui suit on retrouve des attitudes très caractéristiques de nos pratiques contemporaines. Toutefois le rythme était rapide et s'apparentait plus à celui d'une milonga en termes de tempo. Ci-contre carte postale de l'époque.

Voici d’ailleurs la technique de cette danse : Le « One Step ». – Les deux pieds avancent alternativement sans que jamais l’un chasse l’autre comme dans le Two Step ou le Double Boston. Bien entendu le couple marche tour à tour, en avant, en arrière et sur les côtés. La seule imagination chorégraphique des danseurs peut varier cette danse, et il est inutile de dire qu’elle s’y donne libre cours. Voici d’ailleurs quelques exemples des variations que l’on peut apporter à la technique du One Step : Le couple fait deux pas de côté et, sur le second pas, fait une assez longue glissade qu’il termine sur la mesure. Le danseur avance un pas du pied gauche, reste un temps d’arrêt sur le droit et fait un pas en arrière du pied gauche sans toucher le droit. La cavalière porte le pied droit en arrière, fait un temps d’arrêt sur le gauche et fait un pas en avant du droit, sans changer le pied gauche de place. On voit par ces quelques notes que le Double Boston et le One Step prêtent à autant de fantaisie et de grâce originale que les danses exotiques que j’ai tenu à faire connaître aux lectrices de Femina, puisque le but que je me suis proposé, en donnant cette série d’articles, est d’être avant tout documentaire et d’exposer en toute sincérité et sans parti pris la technique des danses nouvelles. Mais les gens de goût que nous sommes avant tout, les Français amoureux de clarté et de mesure, préfèreront toujours les danses élégantes et rythmées que l’on peut danser partout, aussi bien dans la réunion la plus simple que dans le salon le plus fermé. (La fin dans le numéro du 1er avril)   André de Fouquières.

Pour bien comprendre dans quelle ambiance et auprès de quelles personnes le tango est initialement arrivé en France, regardons une des fêtes qui, par leur magnificence et leur excès, illustraient, à la fois, la grandeur de l'aristocratie européenne, et le besoin frénétique de démesure qui annonce généralement chez les peuples les grands cataclysmes, en l'occurrence la guerre qui allait ensanglanter et ruiner l'Europe, un an plus tard. de nombreuses fêtes équivalente étaient organisées à Paris, souvent sous le thème de l'Orientalisme. Page tirée du même numéro de Femina.

La princesse Radziwill renouvelant les exploits de Diane

La scène que nous reproduisons s’est passée à Rome, il y a peu de temps, pendant une soirée organisée par la haute société italienne. La princesse Radziwill fit une entrée sensationnelle, sur un char, traîné par un lion et un léopard. Dire l’émoi des belles et brunes Romaines et de beaucoup d’habits noirs est impossible ; on applaudissait, mais on jetait des regards discrets vers la porte de sortie, cependant que la princesse souriait d’une façon terriblement ambiguë et caressait ses deux coursiers, qui finirent par se fâcher. Il fallut le secours des dompteurs et de leur trident pour venir à bout des fauves et les faire rentrer dans leurs cages.

Femina du 1er avril 1913

Le Président Poincaré arrivant au bal de l'Institut Agronomique

Monsieur Poincaré, élu Président de la république par le vote unanime de la France, n’est pas seulement l’homme capable de porter sur ses robustes épaules de Lorrain les lourdes responsabilités du Gouvernement, le chef habile à conduire le char de l’État à travers les obstacles de la diplomatie et des surprises quotidiennes, c’est aussi l’homme des mille obligations mondaines, si fatigantes parfois. Mme Poincaré, Présidente idéale, tient à accompagner son mari partout et sa bonne grâce, l’accueil charmant, qu’elle réserve à tous, crée autour d’elle et du président une atmosphère d’exquise cordialité. Le lendemain du jour où tous deux étaient reçus par la Municipalité de Paris, ils se rendaient au bal de l’Institut agronomique, organisé par les soins de Rumpelmayer dans les salons du Washington Palace : ils arrivèrent au milieu d’un « tango », la danse argentine que leur présence a en quelque sorte consacrée. C’était la première soirée à laquelle ils assistaient officiellement. L’ovation chaleureuse que leur fit l’élégant public qui se pressait autour d’eux leur montra à quel point ils ont su conquérir tous les cœurs

Femina du 15 avril 1913

Hommage aux danses mortes

Le professeur de Tango est le roi du jour. Il est de tradition française de faire une situation exceptionnelle aux maîtres à danser. Un vieux chorégraphe, Guillemain, définissait ainsi les égards dus à ceux de la profession : « Il convient que l’écolier aille au devant du maître quand il arrive ; on doit le recevoir très poliment, lui faire deux révérences, la première très profondément, la seconde moins bas. On doit ensuite le faire entrer dans l’appartement, lui présenter un fauteuil ou une chaise pour s’asseoir. La leçon finie, l’élève aura l’attention de conduire le maître jusqu’à la porte de l’appartement ; il lui fera ensuite deux révérences, la première bas, la seconde moins. Il le remercie poliment des peines qu’il s’est données et des attentions qu’il a prises. » Que de tels honneurs soient rendus aux modernes professeurs de tango, j’y souscris volontiers. Ils enseignent une danse, c’est-à-dire une des formes innombrables d’un art aussi vieux que l’humanité. Quelque chose de quasi sacerdotal s’attache à leur fonction. Qu’est-ce que la danse, sinon la plus harmonieuse des primitives manifestations de la joie ? Elle est l’idéalisation du geste, elle donne un rythme à la gaîté, elle permet à la plus belle des femmes d’embellir encore. Apilée affirme que Vénus dansa aux noces d’Éros et de Psyché ; il ne nomme point, et c’est grand dommage, l’heureux dieu qu’elle daigna choisir pour cavalier. Depuis, sous toutes les latitudes, l’on voit danser les filles de Vénus.

Mais il y a danser et danser. Vous souvient-il d’une page incomparable de ce grand gâcheur de chefs-d’œuvre, qu’était J.-J . Weiss, le grand chroniqueur trop oublié ? En son enfance, il avait pris, à Dijon, des leçons de danse d’un certain Mercier qui enseignait avec ferveur le maintien et le salut à la française. Le père Mercier était un classique, il tenait rigoureusement ses disciples dans la cinquième position. Un jour que le jeune Weiss avait longuement croisé les deux pieds selon les principes, par trente degrés de chaleur, il osa demander quand il lui serait permis « d’apprendre la valse ». Le digne professeur n’en crut pas ses oreilles. Ayant déposé sa pochette et ses bésicles : « Jeune homme, dit-il, respectez mon âge. Je n’enseigne pas le bastringue. Votre honoré père peut vous ôter de mon cours quand il lui plaira. Qu’est-ce donc qu’on vous enseigne au collège royal ? Des langues que vous ne parlerez jamais. Eh bien ! Donc ici vous n’apprendrez que des pas qui ne se dansent plus, le menuet, la gavotte, l’anglaise. Je suis professeur de danses mortes ! » Est-ce à dire, qu’il faille manquer d’égards envers ceux qui enseignent aux demoiselles d’aujourd’hui les danses vivantes ? Non certes. Tout au plus est-il permis d’envoyer un peu de mélancolie vers le souvenir « des pas qui ne se dansent plus » ? J’entends bien qu’en se faisant naturaliser français, le tango s’est fort assagi. Bien lui en a pris. Savez-vous bien que, tout récemment l’Académie internationale des auteurs et professeurs de danse a refusé au mot « tango » l’hospitalité de son dictionnaire ? Elle a consenti à accueillir le one step et le two step. (Ce dernier Boston, nous a appris le Figaro, se dansait déjà au neuvième siècle, à la cour du roi Louis II.) Mais là s’est arrêté le libéralisme des académiciens chorégraphes. Ils ont disqualifié le pas de l’Ours, et le Tango « qui nous viennent, disent-ils, des bouges argentins ou espagnols ».

Et j’ai applaudi à cette mesure de rigueur, comme un vieux monsieur que je suis, un peu grognon ainsi qu’il sied à son âge, et volontiers nationaliste en matière d’art.

Sans doute, il n’est point d’art plus éphémère et plus fugitif que la danse et dont les modes se plaisent plus aux métamorphoses. Mais faut-il aller mendier des exemples de l’autre côté de l’Atlantique ? Les Français n’étaient-ils pas, naguère, les législateurs de la danse ? Nous imposions des principes de sobre élégance au monde entier. « Que la danse date du XVe siècle pourrait écrire en songeant aux belles et sages manières qu’avaient nos ancêtres de rythmer l’allégresse de leurs fêtes. Il faut rendre justice à la Renaissance italienne ; elle a su danser elle aussi des pas d’une pure dignité. Songez qu’en 1562, les Pères assemblés à trente pour le Concile, sous la présidence du duc de Mantoue, après avoir invoqué le Saint-Esprit, prirent solennellement la résolution de donner aux dames un gala. Un bal fut organisé, où parut le sombre roi d’Espagne Philippe II. On y vit danser les cardinaux et les plus doctes théologiens. J’ignore s’ils dansèrent la pavane ou la Gaillarde ; mais il est sûr que ce soir-là leur fougue italienne fut tempérée par le style français. Oui c’est à la société française que l’on doit la danse grave, celle dont le principe initial pourrait se définir : « Glissez, mortelles, ne sautez pas ! ». La danse, en France, arrivant du village, le menuet poitevin et le rigaudon provençal vinrent s’épurer dans les salons. Les joyeuses acrobaties d’origine rustique devinrent peu à peu des pantomimes décentes de l’amour courtois. Un art savant était créé qui imposa à la politesse universelle des lois de grâce et de pudeur. Les basses danses, que l’on appelait ainsi pour les distinguer des danses par le haut où l’on devait sauter, donnèrent le ton aux bals de la cour des Valois. M.F. de Ménil, auteur d’une aimable et savante Histoire de la Danse à travers les âges, retient surtout, parmi les basses danses, la Pavane, les Branles et les Courantes. Elles sont toutes trois particulièrement vantées par le plus vénérable des théoriciens, Jean Tabourot, qui fut chanoine de Langres et maître de chapelle de Henri III. « Elles étaient, dit cet auteur respecté, bien séantes aux personnes honnêtes, principalement aux dames et aux demoiselles. »

Nous n’exigeons point des lectrices de Femina qu’elles lisent l’Orchésographie ; ainsi s’appelait le traité que publia Jean Tabourot, vers 1588. Mais il sied d’extraire de l’oubli quelques-uns des conseils que donnait le pieux chanoine de Langres, caché sous le pseudonyme de Thoinot-Arbeau. Il est sensé enseigner les belles manières à un interlocuteur nommé Capriol. « En premier lieu, lui dit-il, quand vous serez entré au lieu où est la compagnie préparée pour la danse, vous choisirez quelque honnête demoiselle, telle que bon vous semblera, et ôtant le chapeau ou bonnet de votre main gauche, lui tendrez la main droite pour la mener danser. Elle, sage et bien apprise, vous tendra sa main gauche et se lèvera pour vous suivre. » Ici Capriol interrompt : « Si la demoiselle refusait, je serais bien honteux. » - « Une demoiselle bien apprise, répond le maître, ne refuse jamais celui qui lui fait l’honneur de la mener danser, et, si elle le fait, elle est réputée sotte, car si elle ne veut danser, elle ne doit se mettre au rang des autres. Enfin, la danseuse étant choisie, voici comment le sage chanoine ordonnait le maintien : « Ayez la tête et le corps droits, la vue assurée. Crachez et mouchez peu, et si la nécessité vous y contraint, tournez le visage d’autre part et usez d’un beau mouchoir blanc. Devisez gracieusement et d’une parole douce et honnête, vos mains faisant pendant, non comme morte, ni aussi pleines de gesticulations, et soyez habillé proprement avec la chausse bien tirée et l’escarpin propre. »

Ce retour en arrière est plus important qu'il n'y parait. En effet l'opposition entre "danse par le haut", c'est-à dire "sautée" et la "basse danse", caractérisée par des pas glissés, s'est retrouvée dans la Polka, composante fondamentale du Tango. Cellarius, Maître à danser spécialiste de cette danse et partisan de la Polka sautée, avait pour grand rival Laborde, partisan de la " Polka lissée ". C'est celle-ci, très probablement qui se pratiquait dans les " academia s" de Buenos Aires à l'époque de la naissance de la Milonga et du Tango. On retrouvera cette appellation de " danse par le haut " attribuée aux danses swing à leur arrivée.

L’élégance réprouvait les danses par en haut, à cause de la violence de leurs mouvements, réservés aux mimes, aux saltimbanques, ou encore aux vilains des bals campagnards. On les appelait baladinages pour indiquer que leurs contorsions étaient manières de baladins, bonnes pour les carrefours. Louis XIV, danseur magnifique et intrépide, préféra entre toutes les danses nobles, la Courante, laquelle se divisait en Courante simple et en Courante figurée. Le « Grand Roi » fut aussi le « Roi Danseur ». Par lettre patente de 1661, il établit à Paris une Académie Royale de Danse. Il y disait : « Bien que l’art de la danse ait toujours été reconnu l’un des plus honnête et des plus nécessaires à former le corps et lui donner les premières et les plus naturelles dispositions à toutes sortes d’exercices du corps, néanmoins il s’est, pendant le désordre et la confusion de nos dernières guerres, introduit dans ledit art comme dans tous les autres, un si grand nombre d’abus capables de les porter à leur ruine irréparable que plusieurs personnes, pour ignorantes et inhabiles qu’elles aient été en cet art de la danse, se sont intégrées de la montrer publiquement. » Ces dernières lignes sont à méditer. Louis XIV voyait la Danse menacée par l’esprit d’anarchie ; ce grand professionnel de la discipline légiférait sur les pas, comme il faisait pour la guerre, pour les bâtiments et pour les jardins.

Ces manières de commander ne sont plus possibles. Sans doute, mais à cette souveraine d’aujourd’hui qui s’appelle la Mode, est-il permis de demander qu’elle interdise à l’art exquis et si national de la danse de se « défranciser ». Hélas ! Que j’en ai vu mourir, des danses qui se croyaient vivantes, et que nous avions naturalisées ! La polka, venue de Bohême, et la Schottish venue d’Ecosse, et la Mazurka, venue de Pologne, et la Redowa où se conciliaient la polka-mazurka et la valse à deux temps. O Quadrille des lanciers, qu’inventa Laborde aux environs de 1856, vous n’êtes plus qu’une théorie d’ombres plaintives ! Qui nous dira pourquoi et comment périssent les danses ? Mais dans ces dédaignées, ces oubliées, ces négligées, ces défuntes, beaucoup nous étaient arrivées d’ailleurs, toutes s’étaient anoblies chez nous en se parant de volupté décente. Depuis l’invasion du Cake-Walk, la danse a cessé d’être européenne. Est-ce un progrès ? C’est à coup sûr un changement. Ceux qui ne dansent plus depuis longtemps, regardent en maugréant, après le bridge, triompher la revanche des Danses par le haut. Et ils songent : « Ces saltations sont à la danse ce qu’une reine Caraïbe est à Cythérée. »

Femina du 1er juin 1913>

Au cours de tango   par Albert Guillaume

Le tango, le tango argentin, est la danse-vedette de tous les salons mondains. Les five o’clocks classiques lui ont même cédé le pas, et c’est maintenant le thé-tango qui fait fureur. Il fallait enfin remplacer l’archaïque valse, la charmante valse qui rappelle l’aimable temps des crinolines et des bonnes diligences d’autrefois. Il fallait une danse originale, inédite, s’adaptant à l’esthétique nouvelle des danses mondaines, et le tango est arrivé du fond de l’Amérique ! On lui a fait le plus enthousiaste accueil, et voici que tout le monde « tangue » !

La suite de cette grande année tango vue par Femina, et la "Tangomania" : cliquez

 

 

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