L'Eglise et le Tango

Ce sujet fait l'objet d'une conférence proposée par l'auteur

et base de données disponible pour curieux ou historiens

1. L'Eglise et la danse : une position ambigüe oscillant entre récupération et interdiction, et qui évolue au fil du temps

2. Les réactions d'hostilité : déclenchées par quelques aristocrates à l'égard du tango, l'église leur emboîte le pas

3. La presse française en parle : l'Eglise a déclaré la guerre du tango, aussitôt l'ensemble de la presse s'en empare

4. Le Pape Pie X et la Furlana : une légende fabriquée de toute pièce, mais qui entre malgré tout dans l'histoire

5. Un siècle plus tard : un courrier privé envoyé au Pape François... et qui va changer... le cours de l'histoire

1. L'Eglise :  sa position ambiguë tournant à l'hostilité

L'Eglise chrétienne, ayant du mal à s'imposer, a récupéré toutes les fêtes païennes pour les transformer et leur donner un sens nouveau. " On ne détruit pas les temples, on ne brise point les idoles, on n'abat point les bois sacrés, on fait mieux on les dédie à Jésus-Christ " (Saint Augustin - Epitre XLVII).

Parmi les fêtes religieuses païennes, certaines donnaient plus particulièrement lieu (entre-autres !) à de la danse. Il y eu certes les Bacchanales, mais aussi les Saturnales, récupérées pour en faire la fête chrétienne de Noël. Dérivées de ces Saturnales, la fête de l'Âne, pourtant organisée par le clergé (!), donna lieu plus tard, à de véritables scènes de débauche dans les églises, scènes accompagnées de chants et de danses. Ce fut le début d'une vraie prise de distance de l'Eglise par rapport à la danse. Beaucoup plus sages, des danses liturgiques traditionnelles, étaient pratiquées encore tout au long du Moyen Âge.

Ainsi, la danse dans les église durant les "Calendas" de Séville perdura ainsi en Espagne jusqu'en 1783 : la danse disparut alors définitivement des cérémonies religieuses en Europe, mais leur rythmes continuèrent à perdurer à travers les danses folkloriques populaires.

A noter que dans nombre de musiques de l'époque, figuraient les rythmes sesquialtères qui seront à l'origine de ceux de la habanera et du tango.

A partir de là, la méfiance de l'Eglise, voire son hostilité à certaines danses ne cessa d'augmenter et de se manifester. Elle était relayée par quelques nobles réactionnaires, et les prémices de la guerre du tango, commencèrent quelques décennies plus tôt, avec l'arrivée de la Valse et la Polka, en fait le début des danses en couple ou abrazo fermé.

Ainsi le Vicomte de Saint-Laurent, écrivait-il, en 1863 :

"Les jeunes vierges chrétiennes polkèrent, puis valsèrent : puis la polka-mazurke, la redova, la scotisch, etc..., les firent passer dans les bras et sur les poitrines palpitantes des jeunes gens enivrés, et maintenant la jeune fille la plus pure se livre, entre deux communions, à l'étreinte des premiers venus, officiers de hussards, étudiants, hommes du monde, etc. Les mères applaudissent niaisement, et il y a des bals où l'on ne danse plus que de ces danses modernes, que je regarde comme de véritables actes de prostitution"

La Valse fut la première à s'attirer les foudres de l'Eglise, au point que celle-ci alla jusqu'à l'interdire au Canada, mais le pire allait arriver un peu plus tard : le tango allait débarquer en Europe !

S'il commença à faire scandale dans les salons, en outre son côté jugé particulièrement osé et sensuel, fit qu'il s'intégra immédiatement dans les fêtes quelques peu libertines de la période de l'avant première guerre mondiale. Le carnaval, en particulier celui de Nice, donnant lieu à de véritables orgies, dopées à l'opium ou à l'héroïne, était l'occasion de pratiquer, sans retenue, cette nouvelle danse "exotique". 1913 fut une apogée : la France était coupée en deux au sujet de cette danse, une moitié la pratiquant avec frénésie, l'autre la condamnant totalement au nom de la morale.

2. L'hostilité :  1913 les débuts de la réaction

Jusqu'à la fin de l'année 1913, l'Eglise était restée sans trop de réaction, sans doute surprise par l'ampleur et la rapidité du phénomène. En fait , elle ne faisait que suivre.

A noter que dans la société française, profondément coupée entre frénésie de jouissance et attitude réactionnaire, une des premières traces de réprobation, vint, et dès le début, d'une partie des professeurs de danse. La chose paraissait logique, autant au titre d'une nouvelle concurrence, que du changement profond dans la manière de concevoir la danse de société.

Cette carte, datée de 1920, alors que le tango s'est fortement assagi, montre le caractère scandaleux de cette danse, illustré par l'abrazo du cavalier, un peu bas, et par le texte au dos : " regarde, mais regarde ci-dessous, qu'est-ce qu'il lui fourre comme contact. Ohlalalala, si elle ne vibre pas avec cela, qu'est ce qu'il lui faut, vrai, cette série de cartes n'est pas ... pour jeunes filles..."

Quelques prélats s'indignèrent de par le monde, mais sans susciter vraiment de grandes réactions. Ainsi, relevé dans le "Freeman's Journal"  10 Avril 1913 - page 4 - édité à Sidney ( source Bibliothèque Nationale Australienne) on peut lire, à la page "The Catholic Wordl", l'article suivant ou un certain Mgr Grifillian fustigeait déjà le Tango ... entre-autres !

 " An appeal has been made to society ' leaders in letters sent' out by the Archbishop of St. Louis, Mo. (Monsignor Grilfillian), and olhor Catholic clorgyman of that city, to use their influence to abolish "ridiculous and astounding practices'" among young and old, matrons and debutantes, of dancing the tango, bunny hug, turkey trot, moon, and other undesirable dances..."

" Un appel a été lancé aux dirigeants de la société dans des lettres envoyées par l'archevêque de Saint-Louis, Mo. (Monseigneur Grilfillian), et l'honorable curé catholique de cette ville, pour utiliser leur influence pour abolir les `` pratiques ridicules et stupéfiantes '' '' entre jeunes et vieux, matrones et débutantes, de danser le tango, le bunny hug (câlin de lapin), le turkey trot (trot de la dinde), the moon (la lune), et autres danses indésirables..."

L'affaire se passait à Saint Louis aux EU dans le Missouri.

Il y en eut, sans doute, d'autres du même type, mais de façon éparse. Le Monde avait l'œil sur la France et sur Rome, c'est là que les choses se décidaient.

Mi-novembre, un premier véritable avertissement arriva d'Allemagne, où l'Empereur Guillaume II, prit nettement position contre la pratique du tango, par ses officiers et en uniforme.

L'Osservatore Romano reprit l'information et la commenta ainsi :

" Le Kaiser a fait ce qu'il a pu pour empêcher que les gentilshommes ne s'identifient à la basse sensualité des Noirs et des métis (...) même si certains disent que le Tango est comme toute autre danse quand il n'est pas licencieusement dansé. La danse du Tango est, et de loin, une de celles où on ne peut conserver en aucune façon la moindre décence. Parce que, si dans toutes les autres danses la morale des danseurs est mise en péril, dans le tango la décence se trouve un plein naufrage, et pour ce motif l'empereur Guillaume l'a défendu aux officiers quand ceux-ci seront revêtus de leur uniforme ".

Une semaine plus tard, les responsables de l'Eglise, s'interrogeaient ouvertement sur la "pénitence" à infliger aux chrétiens pratiquant ces danses "inconvenantes".

27 Décembre 1913, Mgr Chollet, évêque de Verdun, déclare : "le tango "est une danse éminemment dangereuse pour les mœurs" et l' interdit à ses fidèles.

Evêques, et archevêques de France condamnent le tango à tour de rôle ; l'Italie, bien sûr n'est pas en reste. Le cardinal archevêque de Vérone (Arcilieri), l'archevêque de Ferrara, les intégrants du Collège de Curés de Milan, l'archevêque de Módene (Natale Bruni), l'évêque d'Udine (Antoine Anastasio Rossi), le cardinal archevêque de Vicenza, et évidemment le cardinal-vicaire de Rome, s'élèvent contre la pratique de cette danse. Le cardinal-vicaire de Rome fustige, lui aussi, le tango dans un article paru dans L'Osservatore Romano.

Les bulletins paroissiaux se précipitent à diffuser aussitôt les informations.

Par contre, on ne trouvera nulle part une intervention directe de la Papauté, et il n'en subsiste aucune trace officielle. Nous verrons plus loin comment un journaliste peu scrupuleux, monta de toutes pièces, la démonstration de tango devant Pie X.

Seules quelques voies s'élèvent rappelant que la Valse avait suscité autant d'indignation, de même que la Polka.

Enrique Camara de Lende, rappelle dans un excellent article relatant ces évènement et de manière plus large, l'arrivée du tango en Italie, que l'évêque de Buenos Aires, en 1846, avait condamné, sous peine d'excommunions (!) la pratique de la ... contredanse ...

Il signale également comment la presse s'empara vite de cette affaire, affabulant sur différentes anecdotes, telles qu'un tango dansé dans un couvent, au détail près que chaque journal situait l'évènement à des dates et lieux totalement différents. L'affaire du Pape Pie X commençait à se dessiner.

Même aux Etats-Unis, la "guerre du tango" fait rage : la Semaine religieuse du Diocèse de Lyon du 28 Novembre 1913

3. L'Eglise a déclaré la guerre au tango : la presse s'en fait écho

Les principaux journaux de l'époque se firent l'écho des polémiques que l'arrivée du tango fit naitre dans la société française. Ci-dessous, différents articles émanant, essentiellement de la collection privée de l'auteur, Dominique Lescarret.

De nombreuses autres références d'un journal significatif, Le Gaulois, extraits provenant de la BNF, et concernant cette période et le tango, peuvent être consultées sur cette page :

la presse et le tango : journal le Gaulois

3 Décembre 1913

Version texte :

Pourquoi le Kaiser l'a interdit à tous les officiers

Le Daily Mail expliquant la cause de la décision prise par l'empereur l'Allemagne bannissant le tango des bals officiels et l'interdisant à ses officiers en tenue militaire, donne, d'après son correspondant de Berlin, cette version :

"Le Kaiser, ayant appris que sa bru, la princesse héritière, prenait régulièrement des leçons de tango, et apprenait aussi le "one step" et différentes danses ultra-modernes, sachant aussi que son fils, le konprinz, était un enthousiaste de ces danses, a tout simplement décidé d'interdire à tous les officiers le pas incriminé et il y a apposé le ban impérial.

La façon dont Berlin est affecté par cette interdiction peut être comprise par ce fait que, dernièrement, à l'occasion d'un dîner suivi de bal, donné par Mme Mary Portman, à Charlottenbourg, dîner auquel étaient invités les ambassadeurs d'Angleterre et des Etats-Unis, ainsi que de nombreux personnages officiels ou faisant partie de la haute société, le "tango" et le "one step" n'ont été permis et n'ont commencé que lorsque les "invités officiels" eurent pris congé.

L'empereur d'Allemagne qui, souvent, dans le concert européen a été "l'empêcheur de danser en rond", vient de jouer le même rôle parmi la société ; mais, cette fois, simplement pour prouver et conserver son autorité paternelle."

Collection D.Lescarret

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4 Décembre 1913

Version texte :

On a fait un cours de Tango aux gardiens de la paix de la ville allemande de Halle

Le préfet de police de Halle a fait réunir les gardiens de la paix dans la salle d'un des bals publics de la ville.

Les braves agents durent s'aligner et, dans l'attitude militaire, suivre avec attention un spectacle chorégraphique. Un maître de ballet avec une danseuse du théâtre, exécuta, devant eux plusieurs tours de tango, de "craquette", et d'autres danses excentriques exotiques.

Les agents avaient reçu l'ordre de surveiller chaque mouvement et chaque pas du couple, afin d'apprendre, non pas à danser, mais à savoir distinguer les danses excentriques.

Jusqu'ici, quand le gardien placé dans un bal public voulait intervenir, on lui répondait toujours : "Mais ce n'est pas du tango, c'est une polka que nous dansons !" et l'agent de l'autorité, vu son ignorance, laissait faire.

C'est pour éviter que la loi ne soit tournée de cette manière que le préfet a décidé de donner une leçon à ses agents, qui sauront dorénavant distinguer les danses prohibées, des danses autorisées.

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Collection D.Lescarret

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6 Décembre 1913

Version texte :

Le roi d'Angleterre, lui aussi interdit le Tango

Une note officieuse qui vient de paraître dans le World fait savoir aux intéressés que le roi Georges a interdit de danser le Tango aux fêtes de la cour.

La reine approuve cette prohibition. Elle aime la danse, mais elle a une vive aversion pour les excentricités chorégraphiques actuellement en vogue. La souveraine s'est prononcée aussi contre la valse nouvelle manière et elle désire qu'on revienne aux saines traditions d'autrefois.

Collection D.Lescarret

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14 Décembre 1913

Version texte :

Les conséquences du Tango : New York, 13 Décembre

Dans la Dedical Review of Reviews, le Dr Fréderic Robinson vient de publier un réquisitoire très sévère contre le Tango et le "trot de la dinde".

" Par leur nom et par leur caractère, écrit-il, ces danses sont bestiales. Les médecins devraient donner des avertissements à leurs clients. Ils devraient aussi révéler au grand public les conséquences funestes au point de vue physique et psychique de ces danses, symptômes de dégénérescence."

Collection D.Lescarret

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19 Décembre 1913

Version texte :

Le Roi de Bavière s'est prononcé, à son tour, contre le tango

Le nouveau roi de Bavière s'est classé parmi ceux des souverains qui sont hostiles au tango.

Une circulaire confidentielle de son cabinet vient d'être envoyée aux chefs de troupes de l'armée bavaroise pour faire savoir que "Sa majesté verrait avec déplaisir des officiers prendre part à des soirées ou bals de réveillon, où l'on dansera le tango."

"Le roi, ajoute la circulaire, considère la participation à un divertissement pareil comme indigne d'un officier. les officiers doivent toujours penser à la dignité de leur situation sociale, même quand ils s'amusent."

Collection D.Lescarret

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1 Janvier 1914

Version texte :

L'Université de Philadelphie s'est prononcée, elle aussi, contre le Tango.

Sur la question du tango, tant controversée dans l'ancien et le nouveau monde, l'Université américaine vient de se prononcer à son tour.

Un avis du recteur, affiché au Smarthmore College de Philadelphie, interdit sévèrement aux étudiants et aux étudiantes de danser le tango. Plusieurs de ces dernières qui, dans un bal de Noël, avaient exécuté la nouvelle danse, viennent d'être exclues de l'Université par le recteur. La mesure leur paraissant trop sévère, elles protestent vivement et leurs camarades masculins se joignent avec énergie à cette protestation.

Le conflit entre les étudiants et le recteur menace de prendre de plus grandes proportions. Dans tous les Etats-Unis, on le suit avec un vif intérêt et on se demande avec une certaine anxiété si le "droit au tango", réclamé par la jeunesse, sera accordé.

Collection D.Lescarret

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11 Janvier 1914

Version texte :

Le Cardinal Amette, Archevêque de Paris interdit le tango.

Dans la Semaine religieuse de Paris le prélat déclare cette danse "lascive et offensante pour la morale"

Collection D.Lescarret

Nous avons dit que les évêques de Poitiers et de Châlons-sur-Marne avaient, en termes précis, condamné le tango : après eux les évêques d'Arras et de Dijon se sont prononcés énergiquement contre la danse sud-américaine dont la fortune a été si rapide et si extraordinaire que du music-hall elle avait gagné les salons, et qu'elle avait même fait l'objet d'un discours prononcé par M. Jean Richepin, sous la coupole de l'institut.

Aujourd'hui, Mgr Amette, cardinal-archevêque de Paris, condamne à son tour le tango.

Voici, en effet, ce que, dans sa partie officielle, publie la Semaine religieuse :

" A plusieurs reprises, dans Nos Congrès et par l'organe de Notre Comité diocésain, Nous avons recommandé aux fidèles de réagir énergiquement contre les modes indécentes et contre les danses inconvenantes. Les abus qui continuent Nous obligent à insister de nouveau sur ce grave devoir.

Nous rappelons à Nos diocésaines qu'elles doivent observer toujours dans la mise les règles de la modestie chrétienne, qui sont trop souvent violées. nous demandons aux femmes chrétiennes de se liguer pour abolir l'usage de certaines formes de vêtements contraires à la décence.

Nous condamnons la danse d'importation, connue sous le nom de TANGO, qui est de sa nature lascive et offensante pour la morale. Les personnes chrétiennes ne doivent, en conscience, y prendre part. Les confesseurs devront agir en conséquence dans l'administration du sacrement de Pénitence.

Léon-Adolphe, Card. Amette / archevêque de Paris

La condamnation, on le voit, est formelle.

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12 Janvier 1914

Le Vatican approuve l'interdiction du "Tango"

Relevant les approbations données par le Popolo Romano aux avertissements contenus dans la Semaine religieuse de Paris, contre les danses et costumes inconvenants l'Osservatore Romano dit :

"Nous applaudissons aux paroles et aux vœux de notre confrère en associant notre voix aux protestations qui, de toutes parts, s'élèvent contre de telles indécences.".

Collection D.Lescarret

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19 Janvier 1914

Dans le journal le Matin, est publié une carte de toutes les villes où les évêques ont interdit le tango, parfois au risque d'excommunions. Il est évident que les humoristes et anticléricaux nombreux à cette époque (ils ont encore leurs journaux, leur librairie dédiée, leur réseaux malgré la loi de 1905) s'en donnent à cœur joie. Ils inventent pour la première fois le terme de "neo-tango", pour eux la seule forme qui pourrait être admissible de pratiquer cette nouvelle danse : dos-à-dos !

Plus que jamais la France était divisée en deux, le reste de l'Europe étant partagé, l'Italie paradoxalement, paraissant moins engagée dans cette guerre. En fait le tango était parti de Paris pour "envahir" l'Europe et le reste du Monde, Etats-Unis et Canada en tête, pays éloignés où pourtant la "guerre" faisait rage.

De son côté, le Pape, fidèle à la tradition de prudence de Rome, se garde bien de prendre officiellement position. mais les articles virulents de L'Osservatore Romano, organe officiel du Vatican, et le fait qu'il n'intervienne pas auprès des évêques, ne laissent aucun doutes sur sa position. Par contre, il est a noté qu'il tient absolument à cette "non position" officielle,  sa réaction immédiate et virulente vis-à-vis du mensonge du journaliste Carrere et de l'affaire de la Furlana, comme on va le voir au chapitre suivant, ne laisse aucun doute non plus sur le fait qu'il ne veut pas s'engager personnellement, nombre de chrétiens s'étant mis à pratiquer le tango...

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27 Janvier 1914

Version texte :

Dansera-t-on le Tango à la Maison-Blanche ?

Le tango sera-t-il admis au premier bal officiel que le Président Wilson donnera dans quelques jours à la Maison-Blanche ?

Cette question préoccupe actuellement la haute société de Washington, et si elle se pose, c'est que l'on n'ignore pas que Mlles Wilson ne sont nullement hostiles au modernisme chorégraphique.

Elles exécutent avec beaucoup de grâce les danses excentriques et elles aiment particulièrement le tango. Au mariage de leur sœur, qui a été célébré à la Maison-Blanche, elles ont dansé le "Trot de la Dinde".

Mais on était alors à une fête d'un caractère plutôt intime et non à une soirée officielle comme le bal de la présidence.

Collection D.Lescarret

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10 Février 1914            Source Gallica, Bibliothèque Nationale de France, numérisée

Version texte :

« Le tango interdit.

On a vu successivement le kaiser, le pape et tout le haut clergé européen appartenant à plusieurs confessions sévir, chacun à sa manière, contre le tango. Il serait intéressant à ce sujet de constater dans quel ordre se sont produites ces interdictions et quelle est la manière de chacun.

Le Kaiser, le premier, le plus audacieux, envoi un ordre formel à ses officiers et compte là-dessus pour entraîner l'élément civil. Le pape fait une interdiction aux catholiques, et pense par là atteindre la plus grande partie des mondains (politique que désavoue un professeur de tango qui fait un procès à un membre du haut clergé) ; les évêques se font montrer la danse par quelqu'un de leur entourage intime et en signalent avec plus ou moins de modération les accents indécents. Peut-être le simple curé de paroisse, plus indulgent, ne formule plus qu'un blâme adouci.

Mais quoi? Le tango n'est-il pas indécent?

Si fait ! Gardez-en vos filles ; mais gardez-les aussi du flirt et de cent libertés mondaines qui ont droit de salon. En vérité, la danse en elle-même, ce mouvement rythmique de deux corps appartenant à des Sexes différents, est ou peut être Indécente, pour peu que la puissance du rythme ne fasse pas assez oublier l'étrange situation où se trouvent les danseurs. Il y a la manière, comme en toute chose; et il est Vraiment impossible de déterminer le point où la danse cesse de pouvoir être tolérée. Cela dépend du sens individuel de chacun. Mais il est certain que deux phrases à mots plus ou moins couverts, dans un coin de salon, ont fait souvent plus de mal à une jeune fille qu'un tango consciencieux (c'est une danse difficile).

Puisque la manière est tout, c'est elle qu'il faudrait régir. Mais imagine-t-on dans toute réunion le délégué de l'Eglise ou du Kaiser ou de la République, observant si l'on reste bien en deçà du point réputé inconvenant ? »

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11 Février 1914

Images collection D.Lescarret        

Version texte :

Pour remplacer le tango ... nous danserons bientôt la Fourlane et le Ta-Tao

Le tango se meurt... le tango est mort du coup de crosse que lui assena, de sa dextre gantée de soie pourpre, le cardinal-archevêque de Paris. Les salons aristocratiques, - proh ! pudor ! - l'ont déjà banni et, déjà la lassitude blasée des amateurs de danses nouvelles réclame autre chose. Le Maxixe brésilien, la "très Moutarde" elle-même subissent le contrecoup de l'interdit jeté sur la danse des pampas. Que va-t-on faire ? Quel pas exotique va-t-on lancer, car il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde ! Voici le bref qu'à cette occasion lance le congrès - j'allais écrire le concile - des maîtres de danse : nous aurons, pour remplacer le Tango, la Fourlane et le Tao-Tao.

- Qu'est ce que la Fourlane ; d'où vient le Ta-Tao ? ai-je demandé à M.C.Lefort, président de l'Académie des maîtres de danse de Paris.

Elégant et svelte, dans son frac noir, ouvert sur un gilet de soie gris-argent, des perles à la chemise, une fleur à la boutonnière, M.C.Lefort leva vers le plafond de son cabinet une main longue, blanche et parla doctement.

- La Fourlane, dit-il, est une ancienne danse vénitienne que les maîtres à danser d'Italie viennent de de douer d'une vie nouvelle et qui connaîtra, croyez-le bien, un succès considérable. Elle rappelle la Tarentelle par ses mouvements gracieux et souples ; elle est vive, elle est légère, et, par dessus tout, elle est chaste, réservée, gracieuse... C'est une danse blanche.

Pour exécuter ses diverses figures, le cavalier n'enlace point sa compagne, ne la serre pas contre son corps... il lui prend les mains, tous deux joignent leurs doigts et esquissent avec grâce, une série de révérences... Avez-vous vu danser la pavane ? La Fourlane, si elle n'est sa sœur, est sûrement sa cousine !

- Et le Ta-Tao ?

- Le Ta-Tao est - comme son nom l'indique suffisamment - une danse chinoise, une danse sacrée. Nous l'avons un peu modifiée, modernisée, occidentalisée, car elle était faite surtout d'attitudes hiératiques assez peu en accord avec l'esprit contemporain. Elle est inspirée du mouvement de la mer, de la lente et souple cadence des vagues... Elle comprend six figures : la Cadencée, le Phénix, la Vague, l'Ensemble, la Grande Tournante, et la danse de l'Homme. c'est vous dire qu'elle est composée de lents mouvements, nobles, majestueux, réglés sur une musique inspirée de vieux airs chinois. C'est une danse de grand style, dans laquelle cavalier et danseuses sont éloignées l'un de l'autre, car ils se tiennent comme dans la Fourlane, par les mains...

- Et quand verrons-nous ces merveilles de votre Art ?

- Bientôt. Nous le ferons danser en public le dimanche et le lundi de Pâques... Ensuite nous le lancerons cet été, dans les casinos des plages à la mode : elles auront leur pleine vogue dans les salons parisiens, cet hiver.

- Et vous croyez à leur succès ?

- Succès mondain certes... ces danses nouvelles ne sont pas énervantes et lascives comme le Tango Argentin, ni... caractéristiques comme la "Très Moutarde". Ce sont des danses convenables et contre lesquelles, en raison de leur décence, l'Eglise ne pourra pas brandir ses foudres.

- Je vous remercie, cher maître...

- Je suis votre serviteur, monsieur.

Et M. Lefort, svelte dans son frac noir, me salua d'une révérence, la dextre levée et le petit doigt en l'air...

Jean Claude

L'affaire du Pape Pie X et la Furlana

La publication d'une entrevue entre le Pape Pie X et un couple de jeunes Vénitiens, venu lui faire une démonstration de tango, fit l'effet d'une bombe.

Le dessin ci-contre (il s'agit bien d'un dessin et non d'une photo), publié par le journal "L'illustration" du 7 Février 1914 reprenait une information du " Corriere della Sera " , parue le 28 Janvier :

" Le correspondant romain du Temps, Jean Carrére reprend une nouvelle curieuse, selon laquelle le Pape aurait recommandé le Furlana, une ancienne danse vénitienne, à une jeune patricienne à l’occasion d'une démonstration de Tango, privée. Le Pape, en voyant les contorsions que les deux jeunes se voyaient obligé de faire pour exécuter tous les mouvements, a compati, leur disant : - ' Je comprends que vous aimez la danse : elle convient à votre âge : il en a été toujours ainsi et il sera toujours. Dansez alors, puisque cela vous plaît; mais, au lieu d'adopter ces contorsions barbares et ridicules: pourquoi ne pas choisir la merveilleuse danse vénitienne que j’ai souvent vu danser dans ma jeunesse et qui est si élégante, si distinguée, si latine ... la Furlana ? '-" La Furlana ? ont demandé surpris les deux jeunes gens partisans du Tango. Comment! Ne connaissez-vous pas la Furlana ? Et le Pape, vivement, aurait commencé à se lever, comme s'il avait eu l'intention de révéler lui-même les mouvements harmonieux de cette danse spirituelle. Mais se reprenant immédiatement il appela un serviteur vénitien, et le pria de montrer aux deux jeunes patriciens les mouvements principaux de la Furlana. Le prince M. et sa cousine, ayant une grande pratique de la danse, n'ont pas tardé à l’apprendre et, une fois sortis, sont allés, surpris, raconter dans les salons romains comment le Pape avait lancé une nouvelle danse. Immédiatement tous leurs amis ont commencé alors, à s'initier aux secrets de la Furlana. Jean Carrére affirmât être convaincu de ce que la danse du Pape ne tardera pas à surpasser totalement n'importe quelle autre danse mondaine ".

Le chroniqueur s'empressa de prendre de la distance vis-à-vis du récit, en exprimant à la fin de l'article que " L’historiette est spirituelle et on peut la garder à titre d'une " curiosité ".

Au départ l'invraisemblance de l'histoire ne fut pas relevée (volontairement ?) par la presse, laquelle se dépêcha de donner plusieurs versions de l'entrevue : le journal " Rassegna Contemporanea " affirma que la démonstration de tango avait eu lieu lors d'un mariage de deux nobles Vénitiens ; le " Corriere della Sera " prétendit qu'il s'agissait d'un couple de deux cousins en visite au Pape ; le " Mundo Artistico ", plus inventif, imagina un homme seul dansant avec une chaise ...

L'auteur de cette affabulation, Jean Carrére, affirma par la suite avoir inventé de toute pièce cette histoire, " pour lutter contre cette danse triste et laide, (le tango) car la laideur et la tristesse sont choses immorales" ...

Dans un premier temps, la Papauté ne se donna pas la peine de démentir : en fait, une partie de la grande noblesse, et de très nombreux cardinaux, étant d'accords pour condamner le tango, l'anecdote ou prétendue telle, allait dans l'air du temps. Cependant, et comme toujours, les journalistes prêtèrent au Pape des propos qui devenaient embarrassant. A titre d'exemple, on a pu lire, dans l'Illustration du 7 février 1914, les propos suivants, attribués à Pie X : " Je comprends fort bien que vous aimiez la danse ; nous sommes au temps du Carnaval, et c'est de votre âge. Dansez puisque cela vous divertit. Mais pourquoi adopter ces ridicules contorsions barbares de Nègres ou d'Indiens ? Pourquoi ne pas choisir plutôt la jolie danse de Venise, qui est si bien la caractéristique de nos peuples latins par son élégance et sa grâce : la Furlana ? "

Vous pouvez lire l'intégralité de l'article en cliquant sur l'image ci-dessous

Collection Dominique Lescarret

Collection Dominique Lescarret

Les propos attribués, il est facile d'en convenir, n'étaient pas vraiment conforme à l'esprit œcuménique ! Le Vatican se devait donc de réagir, et rapidement. Il le fit par l'intermédiaire du Corriere della Sera du 30 Janvier 1914, dans un article intitulé  : " Le Pape et la Furlana : une protestation ". Le texte de l'article est sans équivoque, et en voici la traduction : "  Le ridicule public ne serait qu'un juste châtiment à l'égard des prétendus informateurs concernant le Vatican, pour l'offense faite à la dignité de notre Auguste Pontife, gratuitement mêlé à ces inventions grotesques, si la dite offense ne méritait pas également, la protestation indignée de tous les catholiques. " Deux jours plus tard, on pouvait lire dans le même journal, et dans le même ordre d'idées : " Au vu des rumeurs propagées ces derniers jours par quelques journaux, et selon lesquelles il y aurait eu une démonstration de tango devant le Pape, la Nonciature Pontificale demande que cela cesse, ces affirmations à caractère offensif (ou offensant ?) contre Sa Sainteté, étant sans fondement ".

On notera, à l'occasion de ce chapitre, qu'il n'existe aucune trace historique au Vatican ou ailleurs, d'un quelconque argentin ayant dansé, Casimir Aïn ou un autre, devant un quelconque Pape, Pie X , Benoit XV ou Pie XI, tout ceci étant à ranger au rayon, fort chargé, des vantardises et légendes urbaines...

Un siècle plus tard ou comment on peut changer l'histoire...

Tout commence avec l'élaboration d'un glossaire de termes du tango, et l'idée de l'illustrer pour chaque nom d'une technique de danse avec un clip vidéo, la montrant dans un des lieux emblématiques de la ville de Marseille.

Parmi les nombreux lieux choisis, l'Abbaye Saint Victor, vieille de quinze siècles et connue dans toute la Provence, était incontournable. Comment s'y prendre ?

La première idée fut d'associer le clip avec le pèlerinage qui s'effectue tous les ans au moment de la Chandeleur. Une aubaine : il commence par l'arrivée des évangiles par la mer, évangiles amenés par les élèves de la Marine Marchande. Je file à l'école de la Pointe Rouge, dont je connais le directeur et où j'ai fait cinq ans d'études, et demande à rencontrer l'aumônier qui organise cette partie de l'évènement. Il me propose soit de partir de la Pointe Rouge avec le bateau, soit de monter à bord lors de l'accostage dans le Vieux Port ; je serai  pour le faire, en compagnie de l'évêque qu'il se charge de prévenir. J'opte pour cette seconde solution.

Le jour dit, je me présente à l'évêque, fort étonné car on avait oublié de le prévenir, et monte à bord avec lui. S'en suit un petit film sur la procession, mais chose dont je n'avais pas pris conscience : j'avais fait connaissance avec l'évêque, ce qui allait me servir plus tard. Le temps passant et les complications administratives s'empilant, la suite du clip ne fut jamais tournée. Il ne reste que le film de la procession en archive : cliquez

Fin de la première étape de l'aventure

Quatre ans plus tard, en 2012, travaillant sur la légende du Pape Pie X qui aurait regardé un couple de jeunes aristocrates dansant le tango (voir chapitre précédent), je décide d'écrire au Pape, un argentin et ancien danseur de tango. L'homme idéal pour changer les choses, mais en fait, une démarche pas vraiment  facile !

D'abord il m'a fallu contacter l'Evêché, puis la légation du Pape à Paris, faire le courrier (on n'écrit pas n'importe quoi ni comment à un Pape !), mettre le dit courrier, plus le cadeau préparé pour le Pape François (l'original du numéro de l'Illustration paru le 7 février de 1914) dans une enveloppe ouverte cartonnée et matelassée (au format A3) elle-même intégrée dans une autre grande enveloppe fermée, et... à Dieu va !.

Tout le monde me dit alors, qu'elle ne sera même pas transmise, et si le Pape la reçoit il ne répondra jamais... d'autant que je commence mon courrier en précisant que je suis totalement athée... Même la légation du Pape à Paris m'a prévenu pour anticiper une éventuelle déception. Le Pape reçoit entre 800 000 et 1 000 000 de lettres par an. Plus de 2000 par jour en moyenne, beaucoup plus l'année de son élection. En plus, Rome ne répond jamais de façon claire et précise, mais faisant toujours en sorte de prendre position sans vraiment s'engager... sauf sur les sujets dont elle-même s'empare, racisme, injustice sociale, et autres qui lui tiennent à cœur, bien évidemment.

Une bouteille à la mer, normal pour un marin... !

Que dit ma lettre ? Je rappelle au pape ses premières orientations, un retour vers l'Eglise primitive "celle qui prônait l'égalité entre le maître et l'esclave" , m'appuie sur le travail d'Alicia Chust, célèbre sociologue argentine qui de surcroit s'intéresse au tango, et rappelle enfin, que circule encore le texte attribué à Pie X, incluant l'extrait : « Je comprends fort bien que vous aimiez la danse ; nous sommes à l’époque du Carnaval et c’est de votre âge. Dansez puisque cela vous divertit. Mais pourquoi adopter ces ridicules contorsions barbares de Nègres ou d’Indiens… » .

Je conclue en lui suggérant de récréer l'évènement fictif de 1913, bénir un couple de danseurs, prenant ainsi nettement position en faveur du tango, précisant de surcroit, les avantages :

" - Ne pas laisser ce texte, et ces termes inacceptables, comme seule position de l’Eglise en ce qui concerne le tango, devenu patrimoine de l’Humanité.

- Montrer que position sociale et argent, ne sont pas les seules conditions pour exister, mais que la préservation de sa culture et de son identité, sont plus importantes que l’accumulation de biens matériels.

- Envoyer un signal fort au peuple Argentin, lui rappelant que son plus bel emblème reste une danse issue des milieux populaires, ceci dans un moment où la démocratie est encore fragile dans ce pays, et où arrivent de nouvelles vagues d’immigration plus ou moins bien acceptées.

- Promouvoir le tango dont la principale caractéristique est l’Abrazo." Avec une belle envolée lyrique : " Les peuples qui se tiennent dans les bras, n’ont pas envie de se faire la guerre. " (j'ai retrouvé, deux ans après, cette suggestion de Daniel Gélin à Guy Béart : " Si tu composais des marches militaires en forme de tango, il n'y aurait plus de guerre... " . On n'est pas loin ! )

Une dernière référence à Aldo Ferrer, ambassadeur d'Argentine en France (j'avais contacté l'Ambassade auparavant), les formules de politesse d'usage et...

... une longue attente !

Un an et vingt et un jour plus tard, très exactement (!), un courrier dans ma boite à lettre : le Vatican me répond, et en français de surcroît ! Heureusement, mon latin est bien loin, et mon "Gaffiot" a fait le bonheur d'un étudiant.

Ce n'est pas le Pape en personne qui me répond, mais son bras droit,  Mgr Peter Bryan Wells, le personnage se tenant à sa droite sur la photo ci-contre. Titre officiel : Assesseur aux Affaires Générales, et numéro deux de la diplomatie pontificale, dans la réalité l'homme de confiance du Pape, qui ne peut s'appuyer sur son "premier ministre" en titre, Tarcicio Bertone, au centre de plusieurs scandales, autant philosophiques que financiers, et qu'il "démissionnera" quatre mois plus tard. Le texte est assez laconique, et me déçoit un peu : " A l'occasion de son élection au Siège de Pierre, vous avez voulu adresser à Sa Sainteté le Pape François un message de vœux, ainsi que vos réflexions sur quelques points de la culture de son pays, accompagnées d'un exemplaire rare du journal L'Illustration du 7 février 1914. Le Saint Père a accueilli avec une vive gratitude cet envoi dont il a été pris connaissance avec intérêt." Suivent les bénédictions d'usage, et comme je m'y attendais, pas le moindre engagement formel... Une réponse de jésuite...

Le papier à en-tête est réduit à sa plus simple expression. Je m'en inquiète auprès de la légation, à l'occasion de remerciements pour leur intervention. Normal, m'expliquent-ils : il y a eu tellement de précédents d'individus trafiquant les courriers reçus (souvent pour revendiquer des titres de noblesse ou autres mandats de la part du Vatican) que l'habitude a été prise, le Pape ne signe jamais et les blasons ne sont plus mis en en-tête (même si on peut les trouver sur internet...). Ils me rassurent le courrier est bien authentique, et étant monté aussi haut, il n'est pas impossible que le Pape l'ai lu... Réalité, ou juste de bonnes paroles pour me consoler ?

Ma bouteille à la mer se serait-elle échouée...?

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Et puis... encore un an et demi plus tard... coïncidence de l'histoire

Une danseuse et enseignante italienne, Christina Camorani, élabore le projet d'organiser une grande milonga sur la place Saint Pierre pour l'anniversaire du Pape François, le 17 décembre de cette année qui restera dans l'histoire, 2014. Au départ ce n'est que l'idée géniale, qui part de Conventello, son village près de Ravenne (côte adriatique à hauteur de Bologne).

Ce ne serait pas la première milonga en ce lieu, et au départ elle était prévue comme "sauvage", c'est à dire illégale (la Place saint Pierre, bien que partie intégrante de l'Etat du Vatican, est d'accès libre). Dès après son élection, le Pape y avait autorisé une milonga, mettant la prestigieuse place du Vatican à disposition des amateurs de tango. Ancien danseur lui-même, et vu le nombre de manifestations tango en son honneur en Argentine, c'était assez logique, mais il ne s'y était pas engagé personnellement. Dans son pays, le Cardinal Berboglio, futur Pape François, avait autorisé un tango dansé en pleine célébration eucharistique. Plus tard,  Marín y Rivera, avait composé un tango en l'honneur du Pape, tango interprété par Gabriel Mores.

L'idée géniale de Christina Camorani allait faire boule de neige, et, de façon étonnante, les autorisations papales accordées sans problème.

Finalement, au jour dit, le Pape s'étant mêlé à la foule avant le début du bal, a soufflé son gâteau d'anniversaire, bu du maté, et...béni les danseurs ! Il aurait même, dans son audience générale, parlé de la "Place du 2x4", en référence à la célèbre Radio Tango de Buenos Aires, pour parler de la Place Saint Pierre.

Que pouvait-il faire de mieux ? L'histoire venait de s'écrire...

La réponse du Pape était fort habile : en effet ma suggestion était de recréer l'évènement fictif de 1914, mais en y réfléchissant après coup, quel couple choisir ? Comment éviter tous les problèmes liés à un choix préférentiel, au détriment des autres ? Comment diffuser l'évènement ? En bénissant une foule de danseurs inconnus, il donnait une réponse claire, mais en évitant toutes sortes de pièges. Qui a dit que la diplomatie vaticane était une légende ?

Une extraordinaire coïncidence d'idées entre une italienne et un français, tous deux professeurs de tango, et qui, sans se concerter, avaient changé le cours de l'histoire... et nul doute que ma bouteille et son message étaient bien arrivés, et à bon port...

 

Copyright 2012-2021   Dominique LESCARRET

 

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