Los Virtuosos

Attention les morceaux qui vont suivre sont des chefs-d'œuvre musicaux mais extrêmement difficile à passer en Milonga...

Dans son acception artistique, « virtuose » signifie « musicien accompli ». Et c'est précisément le terme le plus approprié pour distinguer la personnalité de ces musiciens de tango qui, pour atteindre leur pleine maturité professionnelle, ont choisi la discipline rigoureuse de l'étude. L'empirisme musical généralisé des premières promotions d'historiens du tango - à l'exception notable de quelques rares personnes dotées d'une certaine formation académique - allait changer fondamentalement au milieu des années 20, avec l'avènement d'une brillante pléiade d'interprètes qualifiés, animés d'une volonté marquée de renouveau, dans le but de dépasser les formes d'expression instrumentale d'un genre populaire qui entrait dans sa phase de transformation la plus intéressante.

À partir de ce moment-là, ont commencé à se démarquer nombre de musiciens exceptionnels, et leur tallent allait les propulser au sommet de la hiérarchie artistique.

Des années plus tard, « en 1936 , alors que les différentes écoles évolutionnistes du tango instrumental étaient déjà bien établies, l'hebdomadaire disparu « Sintonía » - tribune regrettée de critique constructive et de diffusion de notre musique populaire - a organisé un plébiscite auprès de ses lecteurs afin de consacrer les instrumentistes de tango les plus remarquables parmi les nombreuses figures de proue qui se disputaient alors les faveurs du public. Le verdict, comme il ne pouvait en être autrement, tomba sur ces noms incontestés qui méritaient alors une admiration unanime.

L'objectif principal du concours étant de réunir dans un ensemble sélectif de cinq instrumentistes (deux violons, deux bandonéons et un piano) ceux qui avaient recueilli le plus grand nombre de votes, lorsqu'est venu le moment de se produire en public, la composition de l'ensemble a subi une modification partielle, car Pedro Maffia et Pedro Laurenz, les deux bandonéonistes les plus plébiscités, devaient honorer des engagements professionnels incontournables à l'intérieur du pays. Mais les différences numériques entre ces deux grands interprètes et ceux qui les suivaient étaient si minimes que ce sont pratiquement quatre bandonéonistes qui ont mérité, à très peu de voix près, le choix définitif dans cette confrontation qui s'est avérée être un événement artistique de grande importance.

Ainsi, Carlos Marcucci et Ciriaco Ortiz (bandonéons), Julio de Caro et Elvino Vardaro (violons) et Francisco de Caro (piano) ont eu l'honneur de faire partie de ce quintette mémorable, si opportunément et méritoirement baptisé...

« LOS VIRTUOSOS »

RCA Victor a permis, une fois de plus, de conserver comme témoignage inestimable à travers le disque, la rencontre fortuite mais transcendante de cinq interprètes remarquables du tango réunis pour la seule et unique fois à cette occasion. « LES VIRTUOSES » du tango – d'hier et d'aujourd'hui – ont enregistré quatre versions admirables de Chiclana, Tierra querida, El Tirabuzón et Un lamento, qui, trente ans exactement après leur brillante réalisation, conservent le même charme de style, de justesse, de saveur et de virtuosité interprétative, comme si le temps écoulé voulait nous rappeler - au-delà de toute évocation affective - que déjà à cette époque, l'exécution instrumentale du tango avait atteint la plénitude de ses plus grandes possibilités esthétiques.

Ecoutons en qualité limitée ces quatre chefs-d'œuvre musicaux (transposés en Flac 24 bits/44100 Hz, pour ma discographie personnelle), à partir de ce vinyle de ma collection.

Chiclana
  Tierra Querida
 
     
El Tirabuzón
  Un Lamento
 

L'événement artistique « LOS VIRTUOSOS », qui est au cœur de cet album, permet également de redécouvrir d'autres magnifiques expressions instrumentales du tango de cette époque, dans lesquelles interviennent précisément les membres de ce quintette, au sein d'autres formations ou simplement en tant que solistes, dans d'autres enregistrements conservés dans les archives sonores de RCA Victor.

Cette révision commence avec le tango Gigoló, d'Emilio et Alberto De Caro, qui n'a été inclus dans aucun des trois albums contenant la réédition des grands succès de l'orchestre de Julio de caro sur les disques RCA Victor. L'ensemble y brille par son interprétation impeccable, les solistes - en l'occurrence le chef d'orchestre lui-même au premier violon et le pianiste Francisco de Caro - se distinguant par leur intervention remarquable, conforme à la conception interprétative proverbiale de ce groupe instrumental emblématique.

Le violoniste Elvino Vardaro, pour qui nous opterions si nous devions choisir le meilleur instrumentiste de tous les temps du tango, faisait partie du «TRIO VICTOR», avec les guitaristes Oscar Aleman et Gaston Lobo. Les versions des tangos Recóndita et Página gris, interprétées dans un style d'une réalisation inégalable, reflètent avec une certitude éloquente le degré de beauté musicale et la fine expressivité émotionnelle que peuvent atteindre des artistes vraiment exceptionnels. Nous considérons - et nous sommes sûrs de notre observation - qu'à cette époque (1929-1930), Elvino Vardaro était déjà le meilleur violoniste de tango.

Ce remarquable interprète a également fait partie d'un autre groupe instrumental de tango dont on garde un très bon souvenir. Il s'agit du « CUARTETO DEL 900 » dirigé par Feliciano Brunelli, qui accompagnait au piano le bandonéoniste déjà consacré Anibal Troilo (Pichuco), le flûtiste Enrique Bour et le violoniste Elvino Vardaro. Cet ensemble, qui abordait une forme d'exécution directe, sur des schémas harmoniques très simples, parvenait à transmettre une atmosphère agréable de musicalité sobre et soignée, comme l'expriment les deux versions évoquées ici. La remarquable intervention d'Elvino Vardaro dans cet album est complétée par la participation de l'« ORQUESTA VlCTOR POPULAR », où brille avec l'émotion d'une époque héroïque la clarinette désormais presque légendaire de Juan Carlos Bazan, figure importante de l'histoire du tango, qui perdure aux côtés des souvenirs les plus intimes d'un passé lointain de la ville...

Ciriaco Ortiz est incontestablement le créateur d'un style très personnel d'interprétation du bandonéon dans le tango. Ses « frascos octavados » (phrases octaviées) et le son très particulier de son « fueye » (accordéon) constituent l'une des formes d'interprétation les plus expressives et originales du genre. Et le bandonéon de Ciriaco Ortiz, accompagné des guitares de Spina et Menendez – atteint avec son tango Juro et El Pañuelito deux de ses réussites interprétatives qui définissent et caractérisent le mieux un style de tango indéniablement traditionnel.

Carlos Marcucci, bandonéoniste au talent prodigieux, a toujours fait preuve d'une grande maîtrise qui l'a placé parmi les plus grands interprètes de tango. Membre d'orchestres renommés et directeur de ses propres ensembles, MARCUCCI a surtout révélé ses brillantes qualités de soliste, réussissant à faire du bandonéon un véritable instrument de concert. La version du tango Victoria, avec la collaboration du bandonéoniste SALVADOR GRUPILLO, met en valeur, comme une note de véritable virtuosité interprétative, les qualités contenues dans cet album.

« LOS VIRTUOSOS » et la participation des « virtuoses » à différentes facettes de leur longue et brillante carrière artistique ont permis de corroborer pleinement le concept initial de ce commentaire. Nous réaffirmons la qualification de « virtuoses » pour JULIO et FRANCISCO DE CARO, ELVINO VARDARO, CARLOS MARCUCCI et ClRlACO ORTlZ, car ce sont des « musiciens accomplis ». Et des musiciens de tango exceptionnels...

LUIS A. SIERRA

Pour mémoire, Luis Adolfo Sierra est le musicologue réputé et incontesté, auteur de la "Historia de la Orquesta Tipica"

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Le texte de cette page est celui, repris intégralement, du dos de la pochette du vinyle, ci-dessus,