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UNE ENQUÊTE SUR LE TANGO

1913 est considérée comme la grande année du Tango à Paris. Cette enquête réalisée par Robert Hénard, cette année-là, pour le journal la Renaissance, publiée le 3 Janvier 1914, retrace l'engouement extraordinaire suscité par cette danse.

Il apporte également un éclairage particulier sur la transformation subie par la danse durant son passage dans l'hexagone. La Matchiche, quasiment aussi à la mode que le Tango, influença surement celui-ci, surtout si l'on considère que le professeur de tango le plus réputé de l'époque, Duke, était brésilien et avant tout ... professeur de Matchiche.

Sur le plan musical, deux faits sont à noter : d'abord l'omniprésence de musiciens tziganes pour animer les bals (sans doute en raison de leur dextérité au violon), et la pauvreté du répertoire tango, obligeant les orchestres à rejouer jusqu'à quinze fois le même morceau, pour "tenir" la soirée.

Enfin, si certaines descriptions de danseurs prêtent à sourire, on peut parfois se demander, si elles ne seraient pas encore d'actualité, aujourd'hui...

La renaissance        Revue politique, littéraire et artistique fondée en 1913 sous la direction de Mr Henry Lapauze

Source Gallica, Bibliothèque Nationale de France, numérisée

LA RENAISSANCE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE

UNE ENQUÊTE SUR LE "TANGO"

Ceux qui l'enseignent — Où on le danse

 Le tango est à l'ordre du jour. Maladie foudroyante et dangereuse, comme l'a spirituellement dit Alfred Capus, ou, simplement, amusement bizarre adopté par un monde blasé, avide de sensations nouvelles de quelque qualité qu'elles soient, il sévit avec fureur. On ne pense qu'à lui, on ne s'occupe que de lui. Il contrebalance dans l'esprit du public les préoccupations de la politique et les fluctuations de l'équilibre Européen. Bref il est Dieu, un dieu impérieux, étrange, plein de mystère et d'attraits morbides, mais un dieu sans expansion ni joie, devant lequel la Folie abaisse sa marotte et fait taire ses grelots.

Le tango est partout. On l'apprend en cent lieux divers : dans des salons tendus d'étoffes persanes et fleurant des parfums d'aromates, sur la piste cirée et brillante comme le ring d'un skating des Dancing-Palaces, sur les planches des music-halls et l'estrade des cafés-concerts, dans les cours de danse les plus réputés et dans de misérables logements à peine meublés, où exercent à bon marché d'obscurs professeurs qui, souvent, la veille encore, faisaient un métier tout autre ; dans les quartiers aristocratiques et mondains du faubourg Saint-Honoré et de l'Etoile et jusque dans les lointains parages de la rue de Clignancourt. Ici la leçon se paye cent francs, là cinquante, ailleurs cinq, trois, deux et moins encore ; en certains endroits, on a une tasse de thé par-dessus le marché.

Carte postale Xavier Sager - Collection D.Lescarret

Qui enseigne le tango ? Des Américains, Argentins, Brésiliens, sauvages d'hier ayant troqué leur défroque de plumes contre le veston et le smoking, individus aux joues bleues, aux cheveux et aux sourcils luisants et noirs, arrivés presque sans sou ni maille et qui s'en iront les poches pleines, des Hongrois au visage glabre et au nez en bec d'aigle, des Belges, des Italiens, et, enfin, des Français, les uns professionnel cotés et honorables, les autres, parvenus du plaisir en vogue, anciens plongeurs de restaurants, garçons de cafés, chauffeurs d'auto, etc., gars intelligents, bien bâtis, qui, vite experts en un art facile et lucratif, joignent au besoin à sa pratique des procédés d'un genre spécial et moins délicat. Une dizaine de thés-tango importants, où il est de bon ton de paraître de quatre à sept heures, fonctionnent actuellement à Paris. Il existe encore nombre d'établissements semblables mais de moindre envergure, cours de tango avec thé, apéritif-tangos, etc., que ne dédaigne pas de visiter une société qu'il est convenu de regarder comme des meilleures.

On danse le tango le soir, après dîner, dans les mêmes lieux de réunion et alors le passe-temps favori prend d'autres noms, devient tango-champagne, tango-souper, tango-gala, redoute. Après minuit, le tango règne universellement dans les cafés des boulevards. Fêtards et bourgeois, snobs et curieux de toutes sortes, mélangés, étroitement serrés autour des tables, assistent aux évolutions chorégraphiques de quelques couples salariés qui, front à front, côte à côte et cuisse à cuisse, suivent impassiblement un rythme d'une monotonie lancinante. Il arrive que quelques-uns des spectateurs, saisis soudain du désir de se produire, prennent part à ces ébats : ils invitent des femmes aguichantes dont la chair les tente. Parfois, une Américaine pocharde se met de la partie et fait montre d'une exubérance insolite qui donne de la gaieté au tableau.

Le tango est dans toutes les bouches. Qu'on le vante ou le débine, on en parle, il faut en parler. Point de bon théâtre sans tango. On reprend à l'Opéra-comique le Mariage de Télémaque. La pièce a paru l'an dernier languissante et soporifique : il importe de la ragaillardir un peu. Les auteurs se sont déjà furieusement dépensés en esprit. A bout de traits et de calembours, ils se frappent le front désespérément. Toul à coup, leur figure s'éclaire : une idée lumineuse leur a traversé le cerveau : le tango ! Eh oui, le tango ! Comment n'y avoir pas songé plus tôt : le salut est là... C'est pourquoi l'on voit dans les jardins de Ménélas, en plein Lacédémone, Mme Carré- Hélène et M. Francell-Télémaque esquisser le pas argentin. Convenons-en, l'effet est immédiat, magnétique, prodigieux. Le public sert de sa torpeur, aussitôt galvanisé. A l'entr'acte qui suit, une animation extraordinaire emplit les couloirs. On se soucie bien de la musique de M. Terrasse, de la prose de MM. Jules Lemaitre et Maurice Donnay. Mme Carré a dansé le tango, voilà l'essentiel. La même Mme Carré interprète-t-elle le rôle de Louise, l'héroïne de l'opéra de M. Gustave Charpentier, elle tangue à chaque instant. Le tango la tient, la possède et l'obsède, on le sent. On le sent au frémissement continuel de ses hanches, de ses pieds qui semblent impatients d'exécuter quelque " corte " ou quelque " media luna ", à sa démarche sans cesse rythmée et balancée, à l'abandon harmonieux de son corps en ses élans passionnés.

Le tango, bien entendu, a exercé une influence considérable sur la mode. C'est à lui que l'on doit l'abolition totale du corset, remplacé par une squameuse ceinture qui donne à la taille une souplesse de sirène. C'est à lui que l'on doit ces décolletages copieux et savants et ces ouvertures révélatrices qui, sous prétexte de faciliter les mouvements des danseuses, permettent à celles-ci de montrer ce qu'auparavant elles avaient l'habitude de réserver pour les déduits clandestins. Le tango a été pour les couturiers une ressource imprévue et précieuse. Il a motivé les incohérences de leur imagination à court d'ingéniosité et a fécondé leur talent. Que de jolis noms ils ont su trouver pour désigner leurs créations nouvelles ! Leur préciosité s'en est donné à cœur joie. Cet automne, on avait vu paraître la robe " Bayo qui rêve ", la robe " Chez qui avez-vous appris " et la robe " N'y pensons pas ". Allez maintenant chez Lucile. Elle vous montrera la robe " Je n'ai que toi ", en broché pourpre, robe d'intérieur pour les petits tangos ardents et Intimes, la robe " Papita ", en souffle d'amour noir, pour les thés-dansants, et la robe " Yo-te-quiero " en gaze argent : garnie de chinchilla, somptueuse simarre scintillante et diaprée, fendue jusqu'au-dessus du genou, serrée au-dessous des seins par un ruban bleu mourant, pour les grands soirs de Magic-City et de Luna-Park. N'oublions pas le, manteau " Papita ", tout en satin noir, sombre chrysalide destinée à voiler ces trésors. Sachez enfin, si cela vous intéresse, que vous verrez avant peu sortir des officines du luxe et de la coquetterie féminines la robe " Tais-toi, je l'en prie ", la robe " Quand je serai nue " et la robe " Assez, je me meurs " ! (ci-contre une " robe tango " de Redfen / gazette du Bon ton - Février 1914). Le tango semble avoir moins inspiré les tailleurs que les couturiers et le costume masculin propre à la danse argentine ne paraît pas encore bien déterminé. Aux Thés-dansants les hommes sont généralement assez mal mis et leur tenue de soirée ne sort pas de la banalité coutumière.

Les professeurs de tango se divisent en deux catégories distinctes.                                         Mode tango / Journal "Femina"

 Collection D.Lescarret

Il y a d'abord les professeurs de danse ordinaires qui tiennent un cours suivi par une clientèle aristocratique où bourgeoise, donnent des leçons particulières dans les familles et que la mode oblige à compter le tango parmi les divers pas qu'ils enseignent. Ceux-là sont depuis longtemps connus et leur adresse figure dans tous les bottins. Ils exercent leur métier au grand jour et tirent volontiers orgueil de leurs élèves. M. Stilb, dé l'Opéra, dirige un des cours les plus fréquentés de la bonne société parisienne et s'efforce de maintenir une mesure rationnelle entre les anciennes traditions de grâce et de maintien et les exigences envahissantes du laisser-aller moderne. Comme nous lui demandons son avis sur le tango, il nous répond avec beaucoup de justesse. — « En Amérique, là-bas où il est né, dans un pays dont la civilisation neuve apporte en ses plaisirs moins de raffinement et de recherche et plus de fougueuse robustesse que notre vieille Europe blasée, le tango revêt un caractère plus osé, plus violent, barbare même et qui lui imprime une sorte de style. Les interprétations diverses que nous en voyons ici diffèrent de ce divertissement lointain. Celle que nous en donnons, nous autres professeurs depuis longtemps rompus à tous les exercices chorégraphiques, interprétation harmonieuse et parfaitement correcte, en est sans doute une bien pâle imitation. Celles, variées à l'infini, que nous remarquons dans les établissements publics, Magic-City, Luna-Park, Olympia, etc., n'en sont qu'une parodie originale qui attire par sa fantaisie imprévue l'attention de la foule. « Considéré à ce point de vue de danse exotique européanisée, le tango, en ses multiples déformations, est assez difficile à juger. Il est en réalité ce qu'on le fait et dépend entièrement de la mentalité et du caprice des danseurs, tantôt d'une décence irréprochable qui n'exclut pas une certaine grâce et un certain agrément; tantôt nonchalant, voluptueux, davantage même : une danse du ventre à deux, comme l'a fort exactement écrit Sem. « Pourquoi, maintenant, toute une société, préférant à ce qu'elle appelle le tango chaste d'autres tangos tels que le tango-ballet, le tango-langoureux, le tango-amoureux et le tango-obscène, va-t-elle demander des leçons à des artistes de music-hall qui, naturellement, lui montrent ce qu'ils savent, les pas qu'ils sont habitués à danser avec des femmes de mœurs libres, des pas spéciaux, forcément excentriques et de genre vulgaire ? Mystères de la mode ! Attrait du fruit défendu ! J'ajoute que cette société est beaucoup moins nombreuse et beaucoup moins française que l'on pourrait le croire. Elle se composé en très majeure partie d'étrangers qui viennent dans notre pays de liberté s'offrir des licences qu'il leur serait assurément moins facile de prendre chez eux. Ne daubons pas trop notre France fêtarde et noceuse. Elle est plus fanfaronne de vices que foncièrement gâtée... »

Journal L'Illustration du 29 Mars 1913 - Dessin de J.Simon - Collection D.Lescarret

Mme Grange, ex-pensionnaire de l'Opéra, et, comme M. Stilb, professeur réputé, nous tient à peu près le même langage. « Le tango, nous dît-elle, est la danse la plus diverse que l'on ait inventée. Il peut être parfaitement correct, gracieux, et aussi, étrange, déréglé, excessif, acrobatique même au gré de ceux qui le pratiquent. Les danseurs lui donnent respectivement une caractéristique qui est un reflet direct de leur pensée. Enseigné par un professeur de bon ton, il est comparable aux danses les plus convenables. Montré par un excentrique, il devient un numéro de café-concert. «Pourquoi le snobisme de notre époque s'engoue-t-il d'un genre douteux et que le goût ne peut que réprouver ? Pourquoi la société qui s'amuse semble t'elle prendre à tâche de s'encanailler? Pourquoi les femmes du monde singent-elles dans leurs toilettes et leurs allures les actrices des petits théâtres et les cocottes, à ce point que souvent toute distinction est à première vue impossible ! En ce qui nous concerne, nous apprenons relativement peu le tango à nos élèves. Bien des mamans ne cèdent pas aux supplications de ces folles cervelles qui se grisent si vite de nouveauté et d'inconnu. Mais la vigilance maternelle est parfois trompée. On donne un bal dans une famille bourgeoise. La maîtresse de maison a défendu le tango. Bientôt, cependant, un complot s'organise. Un des danseurs glisse un louis dans, la main du chef d'orchestre et voilà que, tout à coup, un rythme bizarre se fait entendre : «C'est le tango !» s'écrient les parents. Il est trop lard. Toute la jeunesse tangue éperdument. Et comme elle s'amuse ! Ce n'est d'ailleurs pas méchant. Il est vraiment impossible d'être vicieux en dansant notre tango, et cela pour deux raisons : la première c'est que pas une de ses attitudes ne prête à l'équivoque, et la seconde c'est qu'il est passablement compliqué, Quand on valse, quand on bostonne, on peut encore flirter. Quand on tangue il y a trop à faire... » Et Mme Grange exécute devant nous un tango impeccable et savant et nous suivons, amusés, les arabesques que, lentement, pour bien nous faire comprendre, ses petits pieds décrivent sur le parquet ciré de la salle.

 La seconde catégorie des professeurs de tango ne comprend que des montreurs exclusifs du divertissement à la mode. Etrangers pour la plupart, ce sont d'anciens danseurs de music-hall qui profitent d'un coup de fortune et exercent consciencieusement un métier fatalement éphémère, et des aventuriers habiles. Ils jouissent tous dans le public parisien d'une faveur incroyable et d'une notoriété invraisemblable. Vous les apercevez parmi les tables de Magic-City et de Luna-Park entourés d'un cercle d'admiratrices et d'adoratrices ou bien s'offrant en spectacle sur la piste, environnés d'un essaim de petits professeurs noirauds et insignifiants. N'essayez pas de leur parler sans leur avoir été, au préalable, présenté par un client ou un ami : vous perdriez votre peine. Ils s'agitent, se trémoussent, vont, viennent, papillonnent : ils n'ont pas une minut à eux. Si vous tentez de découvrir leur domicile personnel, on vous répondra qu'on ne le sait pas. Si, ayant soudoyé quelque guitariste, quelque chasseur de l'établissement, vous obtenez leur adresse, tenez-vous pour assuré que cette adresse est fausse ou que l'objet de vos recherches a déménagé récemment. Nous avons couru ainsi pendant deux jours après un professeur de tango fort apprécié des dames et qui avait changé jusqu'à cinq fois de gîte. Nous avons échoué enfin dans une maison à double issue où nous nous sommes cassés proprement le nez : l'oiseau rare y était inconnu.

En fait Monsieur Duke, Antonio Lopes de Amorim Diniz de son vrai nom, est brésilien, et à l'origine dentiste de son métier.

Arrivé à l'âge de vingt-cinq ans à Paris, il y  enseigne la Maxixe, mais également le tango, les deux danses à la mode relevant, chez la clientèle, de la même recherche de l'exotisme. Il ouvrira son propre dancing, le Tango Duke Cabaret, et inaugurera, en Janvier 1914, le grand dancing de Luna Park en présence du Président Poincaré.

D'après le Manuel de danse de Claude de Néronde, préfacé par l'académicien Jean Richepin, ( cité par Ariane Witkowsky / Cahier du Brésil contemporain 1990 N°12), il expliquait ainsi son succès :

“Quand je cherche à expliquer la vague de mon enseignement, ajoute-t-il, je crois pouvoir trouver la raison dans le soin que j’ai apporté à éliminer de ces danses brutales et violentes ce qu’elles ont d’excessif, à en idéaliser les beautés pour les adapter à l’esthétique de Paris, tout en conservant leur valeur originale"

La plus brillante de ces célébrités est M. Duque, l'incomparable Duque, comme disent les réclames. M. Duque règne à Luna-Park. Nous nous sommes dérangés trois fois, pour interviewer M. Duque. La première, nous n'avons pu le voir. Son secrétaire nous a reçus : « M. Duque est invisible en ce moment, nous a-t-il dit. Il professe.., » — Nous voudrions obtenir de lui quelques renseignements biographiques, savoir combien il fait payer ses leçons et, si possible, le nom de quelques-unes de ses élèves. — M. Duque est Brésilien, nous a répondu notre aimable interlocuteur. Il prend au moins cinquante francs, l'heure et, au plus, cent francs. Quant au reste, il m'est difficile de vous satisfaire. Les élèves de M. Duque sont des femmes très, très chic, qui apprennent souvent le tango en cachette de leurs maris el qui par conséquent, tiennent au secret : « Je suis la princesse une telle, la marquise une telle* lui confient-elles. Mais, pour vous, je ne suis que Mme X. » Voilà. D'ailleurs revenez ce soir, vous verrez certainement M. Duque... » Nous sommes retournés à Luna-Park le soir même. M. Duque dansait : « Revenez donc demain à deux heures, nous dit le secrétaire, vous l'entretiendrez tout à votre aise...» Nous sommes revenus. Hélas!... Nous n'avons pas entretenu M, Duque. Cent occupations l'ont distrait. Nous ne lui avons pas parlé. Seulement nous l'avons vu ! Nous nous attendions à un de ces splendides Brésiliens, bleus de poil et dorés de peau comme en rêvent les danseuses de tango. L'incomparable Duque est un petit homme mince, nerveux, au visage pâle et imberbe, aux cheveux plats traversés d'une raie droite. Vous avez rencontré son sosie à la terrasse des cafés, à la Scala, aux Folies-Bergère, à Bataclan, partout... Les prix de M. Duque n'ont rien d'excessif, étant donné le taux actuel du tango.

D'autres professeurs non moins prestigieux opèrent dans des conditions semblables. L'un d'eux, par exemple, est un ancien garçon de café de l'une des tavernes les plus renommées du boulevard. Il y a un an il y servait encore. Doué d'un physique suffisamment « argentin », bien que né sur les hauteurs de Belleville, beau garçon et roublard, il a appris la danse à la mode et s'est produit avec succès sur la scène des cafés-concerts. Il a ouvert un cours où la clientèle a afflué bientôt, une clientèle de jolies femmes étrangères, de Françaises en maraude de plaisir et surtout de femmes mûres. Il se fait payer quatre-vingts francs l'heure et encore ne la donne-t-il pas toute entière. A la quarante et unième minute il se pâme ; il est las ; il s'allonge sur un canapé, se repose. Et ces dames sont autour de lui qui l'éventent, lui servent des boissons fraîches... Vous ne me croyez pas ? L'histoire est vraie, cependant.

En voici une autre. A un tango-champagne des plus courus, une dame de la haute aristocratie se livre à un magnifique brun, musclé comme Hercule et léger comme Diane, qui l'entraîne en un langoureux tango. Elle ne le connaît pas, ne l'ayant encore jamais aperçu, il danse à miracle et elle s'abandonne voluptueusement. Le tango fini, elle lui en demande un autre. Nouvelles délices. La dame tombe en une rêverie dangereuse. Elle quitte la salle fort tard et à regret. Huit jours plus tard, elle dîne en ville. Qui reconnaît-elle parmi la valetaille galonnée (les garçons du service NdR) ? Son danseur de tango ! Comme vous devez bien le penser, ces erreurs ont parfois des suites fâcheuses et l'amoureux et séduisant danseur se révèle à l'occasion maître chanteur expérimenté. Les leçons de tango sont alors le prélude d'enlèvements qui précipitent dans les bureaux de la Sûreté Générale des familles éplorées. On lance de fins limiers à la poursuite des fuyards. Mais ils sont déjà loin. Ces fugues, dont les conséquences sont toujours navrantes, ont, paraît-il, généralement pour but — on ne sait trop pourquoi — l'Autriche.

L'aventure peut même être plus sombre. Une jeune femme se rend à l'insu de son mari dans quelque élégant thé-tango. Elle y remarque un danseur et danse avec lui : il l'enlace, la serre hermétiquement dans ses bras et les voilà en branle. Au fur et à mesure que se répète le rythme berceur, l'étreinte du cavalier devient plus étroite : le cœur de la dame bat à tout rompre et, quand l'archet des tziganes meurt sur les " grincivarius ", elle est vaincue. L'instant d'après, elle recommence. Le danseur, qui jusque là, s'est tu, murmure alors quelques vagues paroles dans un idiome à peine intelligible. Oh lie connaissance. Un quart d'heure après, on se retrouve devant une tassé de thé : « Je suis Argentin, dit le bel inconnu. Ah ! ce tango parisien, comme il est fade, incolore, comme il est loin du tango de mon pays !... » La dame ouvre de grands yeux. Elle questionne anxieusement l'étranger : il lui répond : « Je ne puis dépeindre, il faut voir... » Elle se tait ; il reprend : « Voulez-vous voir, voulez-vous venir chez moi : je vous montrerai le tango argentin, le vrai, le tango fougueux, terrible et délicieux. » Il donne son adresse. La dame se récrie, jure qu'elle n'ira jamais. Le lendemain, elle court au rendez-vous. Elle passe une heure de folle ivresse... Rentrée chez elle tout étourdie, un peu honteuse de l'escapade, heureuse et brisée, elle retire lentement son manteau. Soudain, elle pousse un cri, pâlit, chancelle. Son collier ? Elle n'a plus son collier ! Le séducteur était un voleur... « — Vous plaisantez, me direz-vous, vous parlez comme un film cinématographique ! » Eh ! bonnes gens, allez-y voir !

Quittons les hautes sphères où fructifie un lucre aux moyens divers, quittons le royaume de la vanité, du bluff et des attrape-gogos et rendons-nous dans les lieux plus humbles où, par un âpre labeur, on essaye d'amadouer là capricieuse destinée. Au dessus du café de l'Eldorado, se trouve une salle noire, basse de plafond, à laquelle on accède par un escalier tortueux et enténébré. Là se tient le Conservatoire Lyra. On y enseigne le chant et la diction, on y forme des artistes de petits théâtres. On y montre aussi le tango sous la direction du professeur Alphonso. Ne pensez pas que M. Alphonso soit Argentin, Mexicain, Brésilien. Il est Belge et blond comme les blés. Il a fait une tournée à Rio de Janeiro avec une troupe de café-concert. Il a appris le tango et l'a pratiqué avec succès. Il s'appelait alors Alphonse : la foule idolâtre l'a baptisé Alphonso et il a conservé ce nom consacré par la gloire. Il est un peu timide, mais plein d'entrain et de vaillance. Il essaye de nous donner l'idée du tango qu'il a vu danser par les cowboys en costume de travail, danse hardie, violente, une danse que l'on ne soupçonne pas ici et qui serait d'ailleurs impossible en France : « En Amérique, nous dit-il, dans le tango, l'homme est tout : la femme ne fait que suivre : elle lui obéit et l'on peut affirmer qu'il la tient absolument et mieux que par les bras, par les sens. Elle est à sa merci. » M. Alfonso donne des leçons à forfait pour cinquante francs. Il a surtout une clientèle étrangère. Malgré la vogue, les temps sont durs. Et il nous parle de deux grands tailleurs de New-York à qui il vient d'apprendre le tango, qui peut-être lui enverront du monde...

Si vous descendez de plus en plus les degrés de l'échelle sociale, en dehors des boîtes louches où le tango n'est qu'un prétexte à rendez-vous et une ressource de plus au service des entremetteurs, vous découvrirez dans des quartiers excentriques, des petits logements à cinq cents francs, au sixième étage de vieilles maisons, ou, pour presque rien, on l'enseigne. Point n'est besoin de décrire ces misérables réduits habités par, de modestes professeurs. Ces malheureux donnent déjà des leçons de piano et de chant à un franc le cachet. Ils ont plié leur corps usé, exténué par les courses quotidiennes aux exercices du pas argentin et maintenant ils le montrent pour un prix aussi dérisoire. Ils vous recevront avec empressement, vous feront les confidents de leur nécessiteuse existence, vous diront leurs mécomptes et leurs espoirs. Telle personne leur a promis la clientèle d'une pension de famille étrangère, telle autre doit leur amener une dame riche qui veut garder l'incognito... Vous comparerez ces détresses courageuses avec l'insolente et fulgurante splendeur des Magic-Cily et des Luna-Park et vous vous sentirez pénétrés d'une douloureuse pitié pour tous ces pauvres besogneux qui suivent de loin, en traînant le boulet de la vie, le sillage de la roue dorée de la Fortune.

Le Sans-Souci avait été créé par une des frères Citroën, Bernard, séducteur né, au 17 de la rue Caumartin. L'endroit recevait le tout-Paris, dont un compositeur doublé d'un gigolo notoire, Juan Carlos Cobian.

Celui-ci écrivit, en 1917, avec Enrique Delfino, un des plus célèbre tango de l'époque romantique : "Sans-souci" immortalisé par Miguel Caló.

Manuel Pizzaro y joua souvent également durant son séjour à Paris

Il deviendra plus tard :

"Le jardin de ma soeur"

Nous l'avons dit au début de cet article, on danse le tango à Paris en cent lieux divers. L'un des plus fréquentés par la société élégante est le thé du Sans-Souci. Il est cinq heures. La rue Caumartin est encombrée d'autos qui stoppent successivement devant une petite porte surmontée d'une enseigne lumineuse. Sous cette porte, s'enfoncent des femmes emmitouflées dans des manteaux garnis de fourrures coûteuses, des hommes pour la plupart imberbes et jeunes. Suivons-les. Nous longeons un couloir étroit, nous montons quelques marches et nous pénétrons dans un local biscornu, blanc et rose, où, dominant un léger murmure de voix, un petit orchestre de violons susurre un air monotone. Autour des tables fleuries, chargées de gâteaux et de tasses de thé, nous voyons, mélangées, des femmes de la colonie étrangère, des actrices de la Comédie-Française et d'autres théâtres, des duchesses et des bourgeoises, des premières de grands magasins, des demi-mondaines, toutes à peu près semblables par le costume d'un luxe sobre et raffiné et par la coiffure que domine presque invariablement une haute aigrette noire.

 

Le Jardin de ma sœur, ex Sans-souci - collection personnelle Dominique Lescarret

L'élément masculin, moins nombreux, est composé de jeunes gens qui tiennent du Tchèque et du Péruvien ; ils ont le teint mat, des cheveux plats, des sourcils fortement arqués, des yeux profonds et des dents resplendissantes ; on pense en les regardant aux rastaquouères que Pailleron définit si drôlement, des gens qui viennent on ne sait d'où, beaux comme des soleils el qui portent des noms de cigares. Il y a aussi des hommes d'un certain âge, mis avec recherche, des artistes, peintres, écrivains, et des oisifs, là par snobisme ou pour répondre à une amie qui leur a fixé rendez-vous. Cette société parle peu et semble s'ennuyer à périr. C'est à peine si elle prête attention aux rares couples qui dansent devant elle : ces couples tournoient, se balancent, avancent, reculent, plongent, les uns observant entre eux une distance correcte, les autres collés corps à corps et presque bouche à bouche, tandis que les musiciens répètent inlassablement douze ou quinze fois le même air qui, à la longue, abêties et endort. Pourquoi alors tout ce monde s'obstine-t-il à demeurer rivé dans ce lieu dont on cherche en vain les attraits ? C'est la mode. Raison majeure, obligation impérieuse, irréfragable.

A l'Olympia, le divertissement prend un caractère diffèrent. Dans une salle en cul de basse-fosse, toute fleurie, étincelante de feux variés, deux orchestres exécutent à tour de rôle des tangos que dansent des professionnels. A Sans-Souci, on paye cinq francs d'entrée, à l'Olympia, deux. Le public y est plus mêlé ; c'est le boulevard qui passe, jette un coup d'œil et sort. On remarque cependant autour des tables des spectateurs inattendus et que l'on ne retrouve guère ailleurs, des groupes de femmes mûres, bonnes grosses bourgeoises empanachées, mères de familles venues à plusieurs, en escapade, dans ce mauvais lieu, pour y voir le diable et jouer avec le feu, et qui d'abord un peu émues, étourdies, puis bientôt rassérénées, ouvrent dès yeux tout ronds, stupéfaites et déçues que ce ne soit que ça, le tango ! El la même, tristesse plane sur le désœuvrement général, la même atonie est dans tous les regards. Après minuit, l'Olympia devient le Palais de la Danse. L'aspect est sensiblement le même sinon que le Champagne a remplacé l'eau chaude, et les soireux, les fêtards en balade, les dames respectables qui, à cette heure indue, rêvent dans leur lit au Paris mystérieux qui s'amuse. Allez aux thés de la rue Saint-Didier, aux Folies-Bergère, à l'Apollo, vous aurez des impressions à peu près identiques. Dans le premier de ces établissements, vous rencontrerez une quantité d'étrangers, oiseaux de passage sortis des hôtels el des pensions du voisinage, et, dans le second, vraie salle de Babel, un méli-mélo hétéroclite de tous les types et de tous les langages. L'Apollo n'a point de parure spéciale pour ses thés-tango. C'est dans la salle de théâtre toute nue, devant le rideau baissé et à la place des fauteuils d'orchestre retirés pour la circonstance par un système de renversement que l'on connaît, que l'on se livre aux ébats de la danse à la mode. Donc, point de débauche fleurie, point de combinaisons de feux multicolores, rien que l'éclairage de commande, dur et froid, sur le décor bleu des loges. En contrebas de la scène, deux troupes de musiciens, de rouges tziganes et de noirs joueurs de mandoline, font alterner le bruit aigrelet de leurs instruments à cordes, exécutant l'un après l'autre les airs des pas variés du tango. Devant eux, entre des rangées de tables disposées en fer à cheval, s'étend l'espace réservé aux danseurs.

Carte postale Xavier Sager - Collection D.Lescarret

Quels gens sont là ? Oh ! ma foi, en majorité, les mêmes qu'ailleurs en de semblables endroits : femmes coiffées de toques surmontées d'aigrettes démesurées, vêtues de robes dernier cri, de fourrures opulentes, hommes au visage imberbe, au type légèrement exotique, portant du linge de couleur, des cravates piquées de l'obligatoire perle vraie ou fausse, des complets confectionnés sans recherche de coupe, et les indispensables bottines à courte empeigne et à tige claire. Toute cette société se confond en un drôle de genre, spécial, mélangé, indéfinissable. Nous apercevons à l'Apollo, glissant, tricotant des jambes, s'exhibant, les mêmes jeunes professeurs que l'on nous a montrés à Sans-Souci, à Magic-City, à Luna-Park et sur d'autres pistes, des danseuses dont le minois fripon et la silhouette de gravure de mode nous avaient, déjà frappés. Autour des tables et dans quelques loges, nous remarquons de piquantes beautés que nous avons croisées sur les pentes de la rue de Londres, de la rue Blanche, de la rue Notre-Dame-de-Lorette et de la rue des Martyrs. Ici, là, des curieux, un peu ahuris, somnolents, gagnés insensiblement par l'ennui. L'ennui ! C'est encore ici ce qui règne sur cette assemblée d'oisifs qui ne se connaissent ni les uns ni les autres et qu'un incroyable snobisme réunit, devant le spectacle le plus déconcertant qui soit par son cynisme bête et sa prétention puérile. Le Théâtre Impérial est peut-être, de tous les établissements moyens, celui où les personnes qui, en dehors de toute préoccupation de snobisme, veulent se donner la curiosité de voir danser le tango d'une façon convenable, ont le plus de chances de se plaire. En cet endroit, l'accueil est affable et le personnel soigneusement choisi. On n'y admet qu'une société de bon ton et les excentricités qui ont si librement cours ailleurs, en sont sévèrement bannies. Le caractère du lieu est presque familial. Il est vrai que les thés-tango sont organisés par le directeur du Théâtre Impérial, M. Paul Franck, dont l'amabilité el le goût sont assez connus.

Les deux endroits où le tango se manifeste de la façon la plus grandiose sont Luna-Park et Magic-City. A Luna-Park, le hall, de proportions immenses, est décoré avec un certain goût de fleurs peintes et de fleurs artificielles, des roses, encore des roses, roses du Bengale, roses pourpre et roses-pompon. Au fond du vaisseau, l'œil se perd dans la perspective d'un golfe bleu, environné de montagnes qu'ombragent des pins parasols. Un éclairage, tantôt doux, bleu, rose, vert, tantôt d'une blancheur éblouissante y multiplie les effets de lumière. Deux orchestres jouent l'un après l'autre, celui-ci composé de musiciens ordinaires, celui-là de guitaristes hawaïens et philippins, vêtus de blanc et cravatés de rose. L'étendue de la piste, le nombre considérable des tables rendent difficile a peupler en hiver, un lieu de plaisir aussi lointain. Aussi, les thés de cinq heures nous ont-ils paru un peu morts. Il faut dire que les réunions du soir sont animées et que le dernier réveillon a été fort brillant à Luna-Park. Société plus que partout ailleurs cosmopolite, idiomes divers, toilettes somptueuses, osées, profusion de bijoux... (en photo : la salle de bal de Luna-park en 1913 / Collection D.Lescarret)

Magic-City a sur Luna-Park un avantage indiscutable. Situé entre les deux quartiers les plus riches de la capitale, le faubourg Saint-Germain et l'Etoile, cet établissement, bénéficie d'une double clientèle qui apporte au contingent obligé de la colonie étrangère un appoint important de Parisiens, membres de l'aristocratie et bourgeois rentiers. Magic-City s'attribue la gloire de nous avoir révélé les attraits et les jouissances du tango. C'est dans l'énorme et prospère établissement du quai d'Orsay que la danse exotique se manifesta, dit-on, pour la première fois à Paris, importée par d'authentiques Argentins avec tout son caractère d'originalité farouche et un peu sauvage. Ces initiateurs, dont la Renommée n'a pas retenu les noms, et qui, payés d'ingratitude par la foule oublieuse, supplantés par d'habiles arrivistes, par d'audacieux bluffeurs, sont demeurés dans une inconcevable obscurité, doivent, en ce moment faire d'amères réflexions sur la fragilité des choses humaines.

De Magic-Cily, (image à droite carte postale 1913 /collection D.Lescarret) le tango se propagea aux Champs-Elysées, au Jardin de Paris, puis dans les divers music-halls de la capitale. Enfin, il descendit des planches des cafés-concerts, où une excentricité fantaisiste l'avait déjà passablement défiguré, et se répandit dans le monde, mis aux divers points d'une société multiple que ses charmes troublants avait conquise. Le hall de Magic-City ressemble à une immense salle de casino préparée pour une fêle en l'honneur de Jeanne d'Arc. Ce caractère particulier lui est donné par une quantité innombrable de drapeaux blancs et bleu-de-ciel que l'on voit suspendus en bouquets de quatre aux poutres du plafond. Ce blanc et ce bleu fade sont en réalité les couleurs argentines et il est juste d'ajouter que cette ornementation est ravivée par des guirlandes de feuillage et l'éclairage de lustres jaunes. La piste est fort vaste, fermée par une balustrade derrière laquelle sont alignées des tables, elles-mêmes entourées d'un promenoir. A l'une des extrémités, sur un espace assez grand, il y a encore une centaine de tables en échiquier. Trois orchestres fonctionnent tour a tour, le premier placé sur une tribune, les deux autres installés au bord de la piste. Les thés-tango de Magic-City sont assez fréquentés. Il n'est, pas rare d'y voir toutes les tables à l'entour du plancher d'érable dont la surface polie s'offre aux danseurs, occupées par les dames d'une élégance fastueuse et raffinée. En déambulant par les promenoirs, nous remarquons ainsi de belles Américaines, des Roumaines au parler guttural, que l'on nous dit habiter le quartier du Parc Monceau : on nous montre également, plusieurs personnes, toutes de loutre ou de zibeline vêtues et plus empanachées que des vizirs, que l'on nous affirme descendre des preux et loger en d'ancestrales demeures de la rue de Varenne et de la rue Saint-Dominique.

Les tziganes font entendre les sonorités grêles de leurs violons, égrènent, les perles de leurs tympanons, musique menue à laquelle l'énorme écho de la salle donne une ampleur inattendue. Danseurs et danseuses arrivent séparément sur la piste, s'y rejoignent sans aucune cérémonie préalable, sans aucun préambule de politesse, ce qui serait évidemment vieux jeu. Les dames marchent en tanguant légèrement, les hommes s'avancent avec une aisance négligée, exempte de ces manières incontestablement surannées, vieillottes, par quoi se distinguait naguère la bonne société française. Foin de galanteries et de courbettes ! Chacun retrouve sa chacune à laquelle il a probablement fixé rendez-vous par quelque signe cabalistique, ou longtemps à l'avance, car d'aparté nous n'en avons point vu. Il est vrai, sont-ce bien des Français, ces gens maintenant enlacés qui, laborieusement, parcourent en tous sens la vastitude du parquet ciré? Voici un couple : le cavalier est petit, très brun, masque simiesque, regard vague, atone, vêtements gros, sans aucune élégance ; la femme qu'il serre contre lui de toute la force de ses bras courts, est une grande blonde accoutrée à la dernière mode. Ils vont, ils vont, droit devant eux, sans échanger un mot, l'œil nul, la physionomie sans expression. Nous nous étonnons de cette placidité apparente qui nous semble cacher des sensations profondes, forcément provoquées par une chaude étreinte. « Ne soyez pas surpris de cela, nous explique quelqu'un que notre remarque horrifie, ces gens-là ne pensent pas à mal. Ils ne se disent rien, mais leur pensée n'est pas là vous savez. Ils comptent leurs pas, tout simplement. Le tango exige une attention soutenue. La moindre distraction peut être cause d'un désastre. » Sans doute, sans doute, mais pourquoi se livrer à ce calcul suivi joue contre joue el tout le reste contre tout le reste et prêter ainsi à des réflexions malséantes de la part de ceux qui regardent ?

Autre couple : une dame jeune exécute parfaitement bien un tango irréprochablement pur et chaste avec un vieux beau. Ceux-là observent entre eux une distance respectueuse. Ils se sont retrouvés comme par hasard tout, à l'heure et le petit jeu auquel ils se livrent si convenablement n'est, que le prélude d'un exercice plus tumultueux el plus intime qui viendra ensuite et s'accomplira sans témoins. Voici deux femmes qui tanguent ensemble, voguant de concert vers un coin lointain où cinq individus boivent un apéritif précurseur d'une ripaille prochaine. Voici encore un couple qui trotte, trotte et trotte, plonge, se tortille de droite el de gauche, se démène pour imprimer au tango une sorte de furia dévergondée : son agitation désordonnée met un peu de surprise égayée sur les traits des buveurs de thé, aussi mornes et silencieux que des potiches. Les tziganes s'arrêtent à la onzième reprise du même air. Les danseurs se disjoignent, laissant retomber leurs bras le long de leur corps comme des ailes blessées. Ils sortent de la piste en marchant côte à côte, en échangeant quelques paroles. Certains se quittent brusquement avec aussi peu de cérémonie qu'ils en ont mis à se réunir. Deux de ces êtres étranges passent auprès de nous : « Pourquoi que tu ne danses pas avec Mario ? » dit l'homme. — « J'veux pas, répond la femme, I' m' fait des rognes... »

Carte postale Xavier Sager - Collection D.Lescarret

Qu'est-ce que c'est que ça ? Le soir, Magic-City étincelle de mille feux et s'emplit d'une foule de curieux et de danseurs. Toutes les tables ont été retenues et des carrés de papier couverts d'une écriture hâtive et déposés sur les verres, instruisent les retardataires que les places sont gardées pour des personnalités ronflantes de la noblesse el de la haute bourgeoisie. Noblesse mélangée toutefois, bourgeoisie mêlée. Il y a parmi tous ces noms encore bien des noms de cigares. Comme nous essayons d'en relever quelques-uns, nous sommes devancés par deux petites femmes que divertit cet étalage : « Oh ! ma chère, dit l'une, vois donc ! Un duc, un marquis... » — « Penses-tu, réplique l'autre, gouailleuse, ils ont pris tout ça dans le Bottin ». A onze heures, la fête bat son plein. Il y a là une multitude de femmes ultra-élégantes, des notabilités du Paris qui s'amuse, des actrices, des demi-mondaines. Un prince russe dont les favoris grisonnants sont un signalement, regarde avec des yeux blasés les innombrables variations du pas argentin. On annonce l'arrivée d'Arlette Dorgère et de Mistinguett.

La piste est comble. Quelle étude de mœurs et de caractère on pourrait faire alors ! Les Américains dansent le tango d'une façon correcte, extrêmement précise et qui n'est pas sans grâce. Voilà certes qui peut s'appeler bien tanguer. Ce n'est pas joli, joli, mais enfin, puisque tango il faut, autant celui-là qu'un autre. Les Anglais sont froids, secs et compassés. Les Russes ajoutent au tango un imperceptible cachet barbare Les Viennois s'efforcent de lui donner l'allure entraînante de leurs valses si chères. Tous sont naturels et sans exagération aucune. Mais les autres !  Hélas ! Pourquoi ne pouvons-nous rien faire d'un peu exceptionnel, d'un peu en dehors de notre routine journalière sans y apporter je ne sais quelle affectation bizarre et puérile. Nos snobs du tango offrent un spectacle peu banal. Regardez-les. Ils arrivent : ils sont au tango, ils y sont, entendez-vous bien, ils font partie du Tout-Paris dans le train, de ce Paris d'avant-garde si au-dessus d'un monde insignifiant, incolore et vague qui ne sait pas pratiquer la vie. Satisfaction peu mince, qui se traduit par une morgue dédaigneuse et par un contentement de soi hautain, tout à fait singuliers. Dansent- ils : il leur importe avant tout de particulariser par un air, des attitudes, des gestes spéciaux qui dénotent une individualité rare, un goût indubitablement exquis.

Cette affectation est encore plus sensible chez les femmes que chez les hommes. Nous voyons, par exemple, la danseuse « qui a l'habitude », que maintes visites dans les thés à la mode ont rompue aux exercices variés du tango : celle-là est toute simple, ses moindres mouvements ont cet abandon, cette imperceptible lassitude qui trahit la coutume. Bien qu'elle en grille d'envie, elle ne se presse pas d'aller sur la piste : on la prendrait pour une novice ? Elle a l'air absent, détaché, blasé. Pensez donc ! Elle danse constamment... Elle a tellement l'habitude... Nous voyons la danseuse « qui aime passionnément le tango », qui ne peut s'en passer. On la rencontre le matin dans les quartiers excentriques : elle va prendre sa leçon de tango ; elle veut se perfectionner, il faut qu'elle se perfectionne. On la rencontra l'après-midi rue de la Paix : elle va essayer une robe nouvelle pour le tango. A cinq heures, elle est au thé-tango ; le soir, au tango-champagne. Elle tangue éperdument, abandonnée, lascive, les yeux clos, les narines frémissantes, les lèvres humides. Elle adore le tango... Nous voyons la danseuse " que le tango fascine " que son professeur de tango a subjuguée hypnotisée, qui ne pourrait lui résister, qui se donnerait à lui toute, oui, toute... s'il voulait. La danseuse fascinée a le visage pâle, les yeux hagards, les dents serrées. Elle marche, tourne, saute, plonge avec l'automatisme d'une somnambule... Nous voyons la danseuse « toute gracieuse, toute charmante et toute naturelle », qui donne à sa frimousse une expression de curiosité ingénue, esquisse de temps à autre un geste de gavroche et pose sur l'épaule de son cavalier une main contorsionnée comme celle d'un modèle de Chéret... Dans un autre ordre de comédie, nous voyons « la mère qui veut caser sa fille » et qui danse avec elle sous les yeux des viveurs attablés autour de la piste ; la fausse niaise qui se plaint de la brutalité de son danseur, lequel a une manière de la serrer contre lui « tout à fait révoltante ». Il y a aussi les dames âgées et folâtres qui dansent le tango « uniquement parce que c'est la mode » : elles le dansent « un peu, par-ci, par-là », disent-elles et en réalité le plus qu'elles peuvent. Elles y apportent une ardeur contenue qui a parfois des échappements intempestifs et terribles... On les appelle les danseuses déréglées.

A côté de la salle où ont lieu à Magic-City les thés-tango, les tangos-souper, les tangos-champagne, il vient de s'en ouvrir une antre d'un genre nouveau, décorée avec infiniment d'originalité et dont le confortable répond à toutes les critiques. C'est le Palais-Persan. Ce nouveau cadre est ce que l'on a encore inventé de mieux pour le tango et la beauté des élégantes, leurs toilettes brillantes y ressortent en plein relief. Mais, malgré tout ce que l'on pourrait croire après ce long développement que nous venons de donner aux impressions que nous avons, ressenties à Magic- City, pas plus en cet établissement qui est plus spécialement son domaine que dans tous les autres, le tango ne revêt un caractère d'expansion et d'exubérance.

Nous l'avons maintes fois répété, le tango, comme toutes les danses des pays chauds, est une danse qui ne défaire pas de gaieté. On aura beau chercher, on ne trouvera dans aucune réunion, dont, il sera l'unique raison d'être, l'entrain d'un bal montmartrois. Puisque le mot en est dit, montons pour finir sur la Bulle joyeuse. Au-dessus de la porte du Bal-Tabarin, rue Victor-Masse, nous lisons cette affiche : Tous les jours, à quatre heures, Apéritif-Tango, sous la direction du professeur Emilio Chilcho el de Mlle Tancivinelle. Nous entrons. Pas de droits à payer : le lieu est public. C'est, en plus vastes proportions, la même disposition de salle qu'à l'Olympia. Au centre, devant une estrade occupée par un orchestre tzigane, un espace libre, relativement restreint, est réservé aux danses et environné de tables devant lesquelles sont assis des consommateurs. Sur la gauche, rutile le comptoir d'un bar. Deux larges escaliers mènent à une galerie circulaire, garnie également d'une multitude de tables. L'idée d'un apéritif-tango, nous dit quelqu'un de la maison, nous est venue à la suite des thés-tangos de l'Olympia. De quatre heures à sept heures et demie, on joue toutes sortes de danses auxquelles prennent part les habitués de rétablissement. Trois fois seulement, à cinq, six et sept heures, deux professionnels exécutent quelques-uns des nombreux pas de tango. C'est tout.

Plus de tango ne réussirait pas à Montmartre où l'on a conservé les traditions du plaisir franc et facile et où l'on n'apprécie guère l'originalité compassée ou l'excentricité licencieuse de la danse argentine. Les snobs et les bourgeois préfèrent au nôtre les music-halls du boulevard. Quant aux Américains et aux Anglais qui viennent ici espérant voir une interprétation canaille du tango, ils s'en vont assez déçus. Nous nous mêlons au public qui garnit les tables. De gentilles femmes, insouciantes et sémillantes, sirotent des boissons roses en causant avec des jeunes gens. Des curieux de passage s'éparpillent dans ce monde caractéristique du quartier. Aux galeries supérieures une société cosmopolite boit du Champagne. Cinq heures. L'orchestre joue les premières mesures du tango. M. Emilio Chileno el Mlle Tariguineile entrent en scène. Lui, petit, très brun, a l'air suffisamment argentin, avec son visage imberbe, ses sourcils noirs, ses cheveux plats. Elle, qui fait les beaux soirs de l'Abbaye de Thélème, est une mignonne Batignollaise. Ils dansent posément, consciencieusement un tango scrupuleusement chaste. Il semble qu'une baguette magique ait touché la salle : elle regarde, morne, figée, silencieuse. Un dernier pas sensationnel, une volte acrobatique et c'est fini. On applaudit faiblement les deux artistes, qui vont s'asseoir sur les hauts tabourets du bar. (ci-dessus carte postale - collection D.Lescarret)

Cependant, les tziganes attaquent une valse de Strauss et voilà la salle ranimée comme par enchantement. Les petites femmes, entraînées par leurs cavaliers, tourbillonnent joyeusement. C'est la gaieté française qui reprend ses droits : « Le tango, nous dit alors un vieux rapin qui fume tranquillement sa pipe à côté de nous, quelle blague ! Regardez-moi donc ça ! A la bonne heure !... Le tango ! Mais on se demande comment cela dure encore !» Cela ne durera plus longtemps. Après trois années d'acclimatation en France, après une apogée incontestablement brillante, le tango commence à décliner. Son déclin sera rapide. Sa vulgarisation accélérera sa chute et Paris en aura bientôt assez. D'ailleurs, une danse qui doit le supplanter est à l'étude, une danse, paraît-il, beaucoup plus compliquée et plus bizarre. Celle création nouvelle s'appellera la " Rallonge ". Un joli nom, n'est-ce pas, et suggestif ! Allons, mesdames, apprêtez-vous à apprendre avec tous ces heureux Vestris que votre faveur a consacrés, avec tous ces illustres inconnus auxquels votre frivole admiration a donné une notoriété si tapageuse, à danser la " Rallonge ".

ROBERT HÉNARD

 

Copyright 2012   Dominique LESCARRET

 

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