1983, la renaissance du tango dans le monde

Nous sommes en Novembre 1983, partout le tango est moribond. L'histoire va-t-elle s'arrêtez là ?

En Argentine, nombre de milongas sont fermées, les bandonéons dorment dans les placards : la vague rock and roll des années 50, a détourné les jeunes de cette musique. La dictature ensuite n'a pas arrangé les choses. Le tango dansé à Buenos Aires n'est plus qu'un souvenir, rangé au rayon des antiquités et que ne pratique plus qu'une infime minorité de personnes très âgées. Par contre, la musique et le chant restent très présents dans l'âme des argentins, et il subsiste un noyau, certes plus réduit, mais très vivace qui perpétue cette tradition. En Europe et aux Etats-Unis, les danses de couple fermé sont sur le déclin. En France, subsiste sous le nom de tango, une danse musette, qui n'est en réalité que du fox-trot simplifié. Le tango dansé va-t-il mourir ?

Et puis l'inattendu arriva...

1. Les Trottoirs de Buenos Aires

Une idée à l'origine du renouveau du tango dans le monde

2. Tango Argentino au Chatelet à Paris

Un spectacle improbable, mais qui connait un succès foudroyant

3. La revue Tango Passion et les autres

Un prolongement et une amélioration de Tango Argentino

4. Le Renouveau du tango dans le monde

Le tango était relancé de partout, y compris en Argentine

5. En guise de conclusion

1. Les Trottoirs de Buenos Aires

Rien n'arrive jamais spontanément, ni par hasard. Il faut revenir au début des années 70. Benjamin Kurk Edgardo Cantón, musicien et représentant de l'Unesco, et Tomás Barna, veulent faire connaitre le tango, leur tango, aux parisiens. Certes, Tomás Barna, épaulé par l'Alliance Française, fait de nombreuses conférences, et même anime une émission de radio. Mais les français ignorent absolument tout du tango né après la guerre, et la tache est immense. Il faut trouver un local et créer un lieu culturel permanent pour diffuser la culture tango.

Il faut attendre une dizaine d'années, en 1981, pour qu'Edgardo Cantón arrive à réunir partenaires et passionnés pour réunir les fonds nécessaires. Parmi ces pionniers, on peut citer Leopoldo Presas, Pérez Celis Antonio Segui, Tomás Barna, Susana Rinaldi, Roberto Plate... venus de tous horizons, musiciens, écrivains, peintres, sculpteurs, etc...

Le local tant désiré est déniché au 37 rue des Lombards, non loin de la rue des Halles et du théâtre Le Chatelet.

Comment le baptiser ? L'inspiration vint du titre d'un tango composé par Julio Cortázar et Edgardo Cantón : "Veredas de Buenos Aires" , qui devint Trottoirs de Buenos Aires, le nom du lieu nouvellement créé. Restait a en organiser la programmation. Tomás Barna est dépêché à Buenos Aires en juillet 1981.

Parallèlement, en 1972, le bandéoniste Luis Stazo, avait réuni quelques musiciens, et fondé un orchestre. Virgilio Machado Ramos, qui les faisait jouer en la Casa Carlos Gardel, rue Jean Jaurès, leur trouva un nom : le Sexteto Major. Tomás Barna mis du temps à les convaincre de venir en Europe, mais finalement la décision fut prise, et dans l'enthousiasme général.

L'inauguration des Trottoirs de Buenos Aire eut lieu le 19 novembre 1981, sous la présidence honorifique de Julio Cortázar. Que de la musique et ensuite du chant, pas de danse prévue dans la programmation. Ce fut un triomphe, mélangeant émotion et enthousiasme. Trois semaines plus tard, le Sexteto Major entrait en scène, nouveau triomphe. La presse française relaya l'évènement, la presse Argentine l'ignora totalement.

La ligne directrice au départ est essentiellement musicale, voire instrumentale. Susana Rinaldi, qui a commencé sa romance musicale avec Paris dès 1979, amène le chant et rencontre un vif succès, particulièrement en 1986 aux Trottoirs de Buenos Aires, suscitant un article élogieux dans le journal Le Monde : " Il y a chez elle une force, une violence, une truculence et une émotion que l'on redécouvre à chaque fois, émerveillé ". A noter que Susana Rinaldi a été présente dès le commencement du projet et, de passage à Paris en 1981, avait participé activement à son financement.

Les évènement exceptionnels s'enchainèrent : le chanteur et bandonéoniste Rubén Juárez pour le réveillon de St Sylvestre qui suivit, le duet Horacio Salgan et Ubaldo de Lio, Oscar Paretta, pour ne citer que les premiers. Ce fut une longue liste d'artistes de premier plan qui se produisirent aux Trottoirs. Parmi les habitués du lieu, outre Julio Cortázar, on peut citer Osvaldo Pugliese. Ce dernier allait créer un autre évènement en 1986, en se produisant au Bataclan.

Voir cette soirée reconstituée dans un extrait du film Tango, l'exil de Carlos Gardel

Cette même année des divergences opposèrent les membres fondateurs et Tomás Barna pris ses distances. La danse, sous forme de cours, avait pris sa place dans le lieu, mais le nombre de spectateurs aux concerts commençait à baisser. En 1991, la situation était devenue critique, en 1992 elle empira, et le lieu dut fermer en 1994... Mais le bilan de cette aventure fut celui d'une grande réussite, et les germes du renouveau du tango dans le monde, avaient été semés en plein cœur de Paris.

De cette période florissante, il nous reste un disque culte, intitulé " Trottoirs de Buenos Aires " avec des musiques de Edgardo Cantón et Julio Cortázar, chantés par Juan Cédron : inoubliable ! Cliquez sur les images, vous pourrez lire les textes magnifiques des tangos, sur la page intérieure ci-dessous.

   

...Et puis, si on y prend garde, si on écoute attentivement la musique d’Edgardo Cantón, on découvre autre chose, un « tango dans le tango », une espèce de parodie amicale qui, sans trahir le modèle ancien, le modernise fortement, l’enrichit d’innovations rythmiques et mélodies originales, de bourrasques de bandonéon, de mélancolie violonée, de contrebasse angoissée mais aussi, comme dans « Paso y Quiro » par exemple, d’une allégresse totale, ravageuse, très audacieuse. Même chose pour les poèmes de Cortázar que porte Juan Cedrón de sa voix superbe. Ils se suffisent à eux-mêmes, sans aucun doute, mais sont pleins, à la fois de clins d’œil aux connaisseurs et de citations pour initiés… Cliquez sur les images pour les agrandir.

   

En photo à gauche et au violon, Hugo Crotti ; au centre de gauche à droite, Edgardo Cantón, Julio Cortázar et Juan Cedron, et sur la photo de droite, Juan Jose Mosalini et César Stroscio

…En fait les tangos de Cortázar nous renvoient à l’exil. Aussi bien à l’exil intérieur que subissent tant d’hommes et de femmes dans leur propre pays, là-bas, qu’à l’exil classique de ceux qui, un jour, ont traversé l’Atlantique sans « comprendre que la mer est bien plus que la mer », que « la mort se vêt de distance ». Même si les déchire « la sourde conviction que revenir est vain », ils gardent confiance malgré tout… Les phrases entre guillemets sont issus du tango « La cruz del sur » (La Mufa), le texte est issu de la page intérieure du disque vinyle. Cliquez sur les images du disque pour les agrandir.

Et la danse ? En fait le lieu au départ n'avait pas été conçu pour ça., mais plutôt comme un lieu de rencontres culturelles entre émigrés argentins. La danse, c'est Carmen Aguiar et Victor Convalia qui l'ont introduite en 1986, sous forme de cours. En 1989 tous les danseurs du spectacle Tango Argentino y venaient finir leur soirée : " Osvaldo Zotto, Milena Plebs, Eduardo Archimbaud (qui y organisa un séminaire, et des cours régulier pendant trois mois, pour unifier un peu l'enseignement qui se mettait en place à Paris de façon très désordonnée), Majoral, Pablo Veron, Virulazzo, ils étaient tous là ", nous relate Carmen des années plus tard. A noter que si certains aujourd'hui revendiquent la diffusion du tango en France, voire en Europe, à cette époque, nombre d'observateurs en attribuent plutôt le mérite, à Eduardo Arquimbau.

L'auteur et créateur de ce site, Dominique Lescarret, " El Ingeniero " eut la chance et le privilège de pouvoir y aller en 1993, et d'assister à un cours de Victor Convalia. Débutant en tango qu'il avait commencé quelques mois plus tôt, il ne put apprécier toute la valeur de la transmission pour la partie danse, seulement la qualité impressionnante des musiciens présents. A noter que nombre de jeunes danseuses du ballet classique de l'Opéra, venaient s'essayer en ce lieu, aux pas du tango.

Une petite vidéo, tournée en 1989, permet de voir les premières démos de danse aux Trottoirs de Buenos Aires. Sur la piste on reconnait Pablo Veron et Carolina Iotti. Cliquez sur l'image. pour lancer la vidéo

  

Mais l'histoire ne s'arrêta pas là...

2. La revue Tango Argentino au Chatelet à Paris

Un soir de 1982, deux habitués des trottoirs, deux argentins, Claudio Segovia et Héctor Orrezzoli, viennent emmenant avec eux, les propriétaires du Théâtre du Chatelet. C'est l'aboutissement d'un projet né six ans plus tôt en 1976. Dans une loge de l'ancienne et célèbre boite " Le Sans Souci ", Juan Carlos Copes, en photo à gauche, est abordé par Claudio Segovia. Il a un grand projet de spectacle en tête. Ils promettent de se revoir rapidement pour en parler, ce qu'il feront... six ans plus tard. Le projet : réunir 33 artistes argentins pour se produire pendant une semaine à Paris. Une date est trouvée durant le Festival d'Automne du vieux théâtre du Chatelet. De nombreux musiciens et chanteurs renommés donnent leur accord, dont le Sexteto Major et Roberto Goyeneche. Copes assurera la chorégraphie pour les danseurs.

Un seul gros problème : le financement. Impossible de billet les billets d'avion. C'est finalement un petit avion de quarante places  de l'Armée de l'air, qui va les transporter. La fin de la dictature en Argentine avait permis aux artistes et à l'armée de renouer le dialogue. Mais dans quelles conditions ! Ils sont trente-trois à faire le voyage, mais ne peuvent occuper la cabine avant, celle-ci étant occupée par une turbine et du matériel militaire. Entassés à l'arrière, certains assis par terre, ils n'eurent droit qu'à un seul repas pendant tout le voyage. Après plusieurs escales dans des bases militaires et plus de quarante heures de voyage dans des conditions épouvantables, ils arrivèrent à Paris.

Le 11 novembre 1983 la première de " Tango Argentino " est présentée au public. La salle de deux milles places est pleine à craquer. En soirée c'est encore pire, le guichet est débordé. Le jour suivant les prix s'envolent au marché noir, les deux spectacles sont présentés dans une salle pleine, où les derniers arrivés sont assis par terre dans les travées ! Les six jours de spectacles furent un succès incroyable autant qu'inattendu. Le 14 novembre, le journal Libération souligne : " ... Le tango est entré de nouveau dans Paris... " et il souligne également que la porte d'entrée en avait été les Trottoirs de Buenos Aires.

Ci-dessous, le programme du Chatelet de 1984 (collection D. Lescarret) : dont un résumé de l'histoire du tango (version de l'époque concernant les origines...), et les noms et photos des artistes. Cliquez sur les images pour visualiser en grand format

   

         

       

       

       

Ces six jours mémorables furent suivis d'une tournée en Italie, Venise Rome et Milan. On raconte que durant le spectacle au Chatelet, des producteurs américains se trouvaient dans la salle. La revue s'envola en 1984 vers New-York. Le succès est incroyable. Au City Center, il a fallu remettre en service toute la partie supérieure du théâtre, fermée depuis quarante ans. Tango Argentino ne pouvait plus quitter Broadway ! Salle comble pendant presque un an.

Ci-dessous le programme de Tango Argentino à Brodway en 1986 (collection D. Lescarret). Tango Argentino est nominé aux 40e cérémonie des Tony Awards, et se produit pendant la soirée. Seules les pages originales, par rapport au programme du Chatelet, sont reproduites ici (collection D. Lescarret). En dehors de la couverture et de la page de garde, on peut voir, dans l'ordre de gauche à droite, une évocation d'un dessin de Vanity Fair censé rappeler le premier pas de tango aux Etats-Unis en 1917, puis un mini lexique traduit de termes de tango, une page entière consacrée au bandonéon, et enfin une page de commentaires élogieux de la presse américaine, concernant le spectacle. Cliquez sur les images pour visualiser en grand format.

         

La revue partit pourtant des Etats-Unis, d'abord pour revenir au Chatelet en 1984, et plus tard, pour  une grande tournée à travers le monde, Biennale de Venise en 84, Milan, Rome, de nouveau les Etats-Unis en 1986, et jusqu'au Japon en 1987. Toutes les célébrités de la planète allèrent voir le spectacle : Jacqueline Kennedy, Ann Miller, Rita Moreno, Mikhail Baryshnikov, Rudolph Nureyev, Burt Reynolds, Kirk Douglas, Dustin Hoffman, Robert De Niro, Liza Minnelli, Katharine Hepburn, et Placido Domingo, pour ne citer que les principaux. De nouveau retour à Paris en 1989 au théâtre Mogador.

Ci-dessous, le programme du Théâtre Mogador, lorsque la Revue Tango Argentino revient encore à Paris en 1989 (collection D. Lescarret) :  Cliquez sur les images pour visualiser en grand format

         

       

       

         

On pourrait croire à la lecture de se programme, et en s'apercevant qu'il y a une liste des musiciens et des chanteurs, mais pas de liste des danseurs, que ceux-ci ont été relégués au second plan. Au contraire, et c'est la nouveauté, chaque couple a droit dans ce programme, beaucoup plus riche et épais que celui de 83 ou 84, à une page pleine avec son nom.

         

         

         

Ainsi on retrouve parmi les danseurs du premier spectacle, Nelida et Nelson, et Gloria et Eduardo Arquimbau. Le reste de l'équipe a changé, est un peu rajeunie, et s'est professionnalisée pour la scène, avec l'arrivée de Carlos Rodriguez et Ines, Norma et Luis Pereyra, Monica et Luciano, Hector Mayoral et Elsa Maria, Virulazo et Elvira, et ceux qui allaient devenir une légende , Miguel Angel Zotto et Milena Plebs, d'une part, et Carolina Iotti et Pablo Veron, d'autre part. On retrouvera ces derniers et tous les deux dans le film culte, La leçon de tango de, et avec, Sally Poter

         

     

L'une des chanteuses de la troupe, Maria Graña, évoque avec émotion ces tournées. «Nous étions souvent devant des publics qui ne comprenaient pas notre langue, et j'ai dû, au-delà du chant, trouver l'interprétation pour transmettre le désespoir des textes que j'interprète.»

Larmes de sel --- Si les constantes du tango se soudent dans les plaintes et la nostalgie, c'est bien parce que les porteños, les hommes du port, ont en eux les images d'autres ports et celles de leurs ancêtres, et que, à force de les chercher au-delà de la plaine, de la pampa sans limite, ils pleurent. Larmes de sel où se reflètent d'autres visages, d'autres paysages perdus ou abandonnés. Les plaintes du tango disent plus que l'amour frustré, elles parlent de fatalité, de destins qui s'engouffrent dans la douleur et du paradis perdu, Europe mythique. Alors, le tango n'est plus seulement la musique de Buenos-Aires, il est à lui seul la synthèse de la ville. A Buenos-Aires et sur les deux rives du grand fleuve, à la frontière de l'Uruguay, tout instant est en rapport avec le tango. Jorge Lavelli

Et l'Argentine ? Ce furent les derniers servis. La revue n'y passa qu'en 1992, presque dix ans plus tard, par manque d'intérêt des producteurs, le tango étant passé de mode dans le pays, et par l'existence de nombreuses difficultés. Enfin, le 16 septembre 1992, au théâtre Grand Rex à Buenos Aires, 3 500 personnes assistaient à un premier spectacle. Les argentins allaient être les derniers à voir chez eux un regain d'intérêt pour le tango, et les premiers surpris de voir celui des autres pays dans le monde.

Il allaient se rattraper avec d'autres spectacles comme Tango Passion, et à une époque plus récente, le 19 février 2011, un grand hommage fut fait à Claudio Segovia, sur la place de l'Obélisque, à Buenos Aires. Cliquez sur les images pour visualiser en grand format

  

Aujourd'hui il nous reste pour danser en milonga, la musique enregistrée à l'époque par l'orchestre du Sexteto Mayo, sur ce vinyle de 1986.

Du pur bonheur

3. Le spectacle Tango Passion, et les autres

Brodway avait marqué de son empreinte le spectacle Tango Argentino, une sorte d'apogée. Le groupe et la troupe s'étant quelque peu dissociés, un producteur américain, Mel Howard, élaborer le projet d'un nouveau spectacle, sur la base de Tango Argentino, et qui allait s'appeler Tango Pasión.

Même qualité de spectacle, mais avec une recherche esthétique et musicale plus élaborée. José Libertella, fondateur du Sexteto Major, a dit : " Tango Pasión, c'est l'évolution, le perfectionnement...". Tango Argentino, n'ayant pu honorer nombre de contrats, Tango Pasión, prit donc la relève, et étendit la diffusion de spectacles de tango à des régions qui jusque là, n'en avait pas vu : Hong Kong, Russie, Espagne, Finlande, etc...

Le programme de 1993

Le style change et l'on note l'arrivée du dessinateur Ricardo Carpani, en couverture et avec diverses illustrations. Cliquez sur les images pour agrandir

         

         

       

     

Quelques extraits du spectacle Tango Pasión 1997. Si besoin survolez l'image pour lancer la vidéo

              

Le programme de 1998

On peut remarquer une nette évolution par rapport aux précédents. D'abord le programme est trilingue lorsque le spectacle est présenté en Allemagne. Ensuite la place donnée à l'orchestre est plus importante, et enfin le graphisme est plus recherché, donnant une plus large place au dessinateur Ricardo Carpani. Ce changement dans la présentation, est également le reflet de ce qui a été à l'origine de la création de ce spectacle : la possibilité d'évoluer et " d'apporter des nuances étiques, esthétiques et musicales respectant les individualités " (Paris Tango - Manrique Zago, 1998). L'arrivée du chorégraphe Hector Zaraspe, issu du Ballet classique, contribue fortement à ce changement

Selon Jose Libertella évoquant cette évolution entre " Tango Argentino " et " Tango Pasión " :

« El primero fue "el boom" , el espectáculos de más éxisto en el mundo después de Carlos Gardel. Pero Tango Pasión es la evolutión, el perfeccionamiento de algo que siempre es pasible de cambio »

Le premier fut une explosion, le spectacle le plus connu dans le monde depuis Carlos Gardel. Mais Tango Pasión est l'évolution, le perfectionnement de quelque chose toujours susceptible de changer.

Cliquez sur les images pour agrandir

         

         

Quelques extraits du spectacle Tango Pasión 2002. Si besoin survolez l'image, le lecteur s'affichera

           

 

Tango X2 : une autre revue, issue elle-aussi de Tango Argentino, allait être mise sur pied en 1993, par un couple de danseurs mythiques, Miguel Angel Zotto et Milena Plebs , celle dont le visage avait été choisi pour illustrer l'affiche du spectacle (ci-contre à gauche). Ils avaient commencé à danser ensemble dans Tango Argentino en 1986. Le style est différent, plus enraciné dans la culture populaire, et le succès mondial est immédiat. Miguel Angel Zotto est un danseur complet, qui aime bien sûr le tango, mais excelle également dans le swing, aussi à l'aise sur une scène de spectacle, que dans une milonga, et avec, dans les deux registres, un sens du rythme hors du commun.

En 2007 Miguel Angel Zotto change de partenaire pour danser avec Daiana Guspero qu'il épouse. Le succès est toujours au rendez-vous et le tournées internationales s'enchaînent.

Ci-dessous le trailer de son spectacle Puro Tango ; si besoin survolez l'image, le lecteur s'affichera

        

Note personnel du rédacteur : ayant eu l'occasion de le voir en spectacle, danser pour le plaisir, et ayant pu échanger lors d'un champagne partagé au Festival de Menton, je peux dire que je n'ai jamais vu un danseur professionnel mettre autant de plaisir à pratiquer, quelque soit le lieu, la partenaire ou l'occasion, étant de plus particulièrement sympathique.

Il faut citer aussi l'inoubliable spectacle Forever Tango, créé par Luis Bravo, le violoncelliste de Tango Argentino, et qui eut un énorme succès à Broadway. On en retiendra la prestation mythique, en 1997, de Carlos Gavito et de Marcela Durán, prestation qui donna tant envie d'apprendre le tango à une multitude de spectateurs de l'époque, à travers le monde.

   

Que reste-il de ces revues ? Si elles furent fondamentales dans le renouveau du tango dans le monde, aujourd'hui, il ne reste quasiment plus que de spectacles pour touristes à Buenos Aires, le tango et sa perception ayant très fortement évolué. Ainsi les danseuses de l'époque, souvent issues du classique et n'ayant appris le tango que pour la scène, paraissent aujourd'hui techniquement très limitées, sauf en ce qui concerne les sauts et acrobaties. Avec quelques exceptions heureusement. De même les danseurs, capables de faire un double tour en dehors sans problème, ont des guidages, quand il y en a, quelques peu musclés. Depuis, les choses ont évoluées, et on peut voir dans certains shows de tango argentin à Buenos Aires, de véritables danseuses et danseurs de tango, capables de danser en milonga, et qui parfois, après le spectacle, vont boire un verre avec leur partenaire, et faire quelques pas pour le plaisir, à la Viruta... Un retour aux sources en quelque sorte, les tout premiers comme Edouardo Arquimbo étaient de vrais danseurs aussi bien de bal que de scène...

Mais ne l'oublions pas pour la suite : c'est d'abord la musique et ensuite le tango de scène qui ont relancé le tango argentin dans le monde...

4. Le renouveau du tango dans le monde

Claudio Segovia, confia dans un interview:

« Paris a joué un grand rôle dans l'histoire du tango. Au début du siècle, le succès français a donné en Argentine ses lettres de noblesse à cette danse née dans les bas-fonds. Le tango a fait ainsi son entrée au cabaret argentin. Des décennies plus étée avec Tango Argentino et le formidable regain qu'il a aussitôt suscité. »

Non seulement, il y eut un regain pour les spectacles, mais aussi pour l'apprentissage de la danse. Partout les spectateurs des shows cherchaient des professeurs, demandaient même aux danseurs après le spectacle comment apprendre, avec qui, etc... A la fin des années 80, les lieux d'enseignement commençaient à se répandre en Europe, au Japon, partout, et des argentins, souvent de simples danseurs partaient diffuser la manière de danser, souvent hébergés en résidence.

Deux pays firent exception. Les Etats-Unis, d'abord où curieusement ce qu'on appelle aujourd'hui le "Tango Américain" garda une certaine prévalence. Pour rappel ce "tango américain" est aux yeux de nombre de spécialistes, une parfaite image du tango importé de Paris entre 1913 et 1920 et qui a peu évolué depuis. L'Argentine ensuite, où le tango n'avait jamais connu le concept d'école de danse et où la transmission se faisait en famille et entre amis. Les seuls danseurs prenant des cours réguliers ( et particuliers) étaient et sont souvent encore ceux qui se destinaient aux spectacles. Les choses sont en train de changer doucement.

En France, c'est le système associatif qui mit en place des réseaux au début des années 90, avec principalement le Temps du Tango à Paris et Tangueando au départ d'Ales et dans quatre autres villes du sud de la France.

  Ci-contre une carte extraite du livre de Christophe Apprill, " Le tango argentin en France " (Antthropos, Paris, 1998). Cliquez sur la carte pour la voir en plus grand.

Quels ont été les principaux acteurs de cette diffusion ? Deux catégories, les folkloristes et les autres. Pour les folkloristes, le tango n'a de sens que sous forme de chorégraphie, et n'est qu'une danse parmi de nombreuses autres du patrimoine argentin. Pas de guidage, que des figures et du par-cœur. Le résultat fut assez catastrophique mais heureusement limité et de courte durée. Les "autres" étaient composés d'amateurs, de danseurs de bal, voire de démonstration. Analyse du mouvement et pédagogie totalement absente, mais chez certains, une véritable fierté et un désir de partager qui faisaient des miracles. Ainsi Les Trottoirs de Marseille, association fondée en 1990, prit en résidence Rodolpho et Maria Cieri, un couple de milongueros talentueux et d'une générosité sans limite, qui ensuite diffusèrent leur technique dans toute la France, et jusqu'en Italie et Angleterre. L'auteur de ces lignes n'aurait jamais persévéré dans le tango, sans les encouragements de Rodolpho et les petits cris de rappel à l'ordre (gentils) de Maria : " la marca ! la marca ! " Eux aussi, après une interruption de vingt ans s'étaient remis à danser à la fin des années 80, avec le renouveau du tango. Là encore la pédagogie était limitée à l'exemple, et quel bel exemple, mais en plus chez Rodolpho il y avait dans sa façon d'enseigner et de danser, une musicalité extraordinaire, rarement rencontrée depuis, et qu'il savait partager.

Un petit extrait d'une démonstration, en se rappelant que c'était avant tout des danseurs de bal, juste pour le plaisir des yeux :

   

Une particularité en France, le tango s'est propagé essentiellement par le biais des associations, marquant un certain ostracisme vis-à-vis des écoles de danse. Compte-tenu d'une certaine "rigidité de celles-ci, cela ne fut pas forcément préjudiciable, bien au contraire et au début. Les effets pervers à long terme furent par contre la persévérance d'un "tango de salon" artificiel et surannée, et une concurrence commerciale sévère entre des associations qui avaient perdu leur côté "non lucratif" et des professionnels soucieux de préserver leur espace de chalandise. On peut rajouter un amateurisme pédagogique souvent déplorable dans nombre d'associations montées par des amateurs de petit niveau et dont la danse n'était pas le métier. Heureusement une troisième catégorie d'acteurs intervint rapidement : les danseurs et surtout danseuses de contemporain, à l'instar de Nathalie Clouet dès 1992 ou de Theresa Cunha partenaire de Pablo Veron pendant un temps, et qui allaient apporter un souffle nouveau et plus de rigueur dans l'enseignement.

Mais le vrai pas en avant, le changement radical, la révolution, ce fut Gustavo Naveira, le père du tango moderne qui l'amena à partir de 1989, transformant le tango, jusque là, danse de figures, en une danse où l'improvisation devenait possible.

Mais c'est une autre histoire...

5. En guise de conclusion

Au final, le tango est reparti partout dans le monde y compris un peu plus tard, en Argentine, où la ville de Buenos Aires rendit un hommage appuyé en 2011, à Claudio Segovia sur la plaza Obelisco : il s'y était rassemblé plus de 15 000 personnes ! 70 artistes étaient sur scène, et parmi eux María Nieves, Gloria et Eduardo, Carlos Copello et Angie Gonzalez, Miguel Ángel Zotto et Daiana Guspero, Gloria et Eduardo Arquimbau, Carlos et Maria Rivarola, Pablo Verón et Cecilia Capello, Horacio Godoy et Alejandra Mantinan, Junior Cervila et Natalia Royo, Carlos et Ines Borquez, Guillermina Quiroga, El Flaco Dany et Silvina Valz, Silvia Toscano et Gabriel, Maxi Copello et les milongueros Osvaldo et Coca, El Chino Perico et Cecila Bulotta

Sélectionné parmi les shows de cet évènement, celui d' Eduardo et Gloria Arquimbau, touchant et authentique, tous deux manifestant, à près de 75 ans, toujours le même plaisir de danser : si besoin, survolez l'image, le lecteur vidéo s'affichera

        

extrait du site 2Xtango incontournable, annonces, cours, milongas, un canal Youtube, une radio tango :

http://www.2xtango.com/?lang=fr

Le tango sera ressuscité pour notre plus grand plaisir et se développera rapidement, mais rien de tout ceci ne serait arrivé, son renouveau, sa seconde popularité planétaire, son classement au Patrimoine Mondial de l'Humanité, sans l'initiative et l'idée de génie de trois précurseurs, Benjamin Kurk, Edgardo Cantón, et Tomás Barna qui créèrent ce lieu mythique, depuis entré dans l'histoire :

Veredas de Buenos Aires

De pibes la llamamos la vedera

y a ella le gusto que la quisiéramos.

En su lomo sufrido dibujamos

tanta rayuelas.

Después, ya más compadres, taconeando

dimos vuelta manzana con la barra,

silbando fuerte para que la rubia

del almacén saleria con sus lindas trenzas a la ventana.

 

A mi me tocó un dia irme muy lejos

pero no me olvidé de las veredas

pero  no me olvide de la veredas.

 

Aqui o allá las siento en los tamangos

como la fiel caricia de mi tierra.

Cuánto andaré por áhi hasta que pueda volver a verlas.

 

Les Trottoirs de Buenos Aires

Gamins nous l'appelions le trottoir

et ça lui plaisait que nous le chérissions

Que de marelles a-t-on tracé

sur son dos si patient.

Plus tard, devenu mecs, et en frappant du talon, nous faisions avec la bande, le tour du pâté de maison, sifflant fort pour que la blonde de l'épicerie avec ces belles tresses, se montre à sa fenêtre.

Un jour est arrivé où je suis parti très loin

mais je n'ai pas oublié les trottoirs

mais je n'ai pas oublié les trottoirs.

Ici ou là-bas, je les sens sous mes godasses comme je sens la fidèle caresse de ma terre. Jusqu'à quand devrais-je errer avant de les revoir.

 

 

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